L’ESS aux assises « Changer de Cap »
Les Assises « Changer de Cap » du 16 juin furent de l’avis des participants un succès (peu repris par les médias…). Responsables politiques, syndicalistes, militants du mouvement social, une convergence marquée pour une transformation citoyenne et radicale se dégagea des travaux.
Pour ma part, amené à intervenir dans l’atelier « Transition écologique, industrie même combat ? » je publie ici le schéma, écrit, de cette intervention.
« Militant de l’Economie sociale, bien que non spécialiste tant des questions industrielles que de la transition écologiste, j’ai cependant bien volontiers accepté l’invitation qui m’a été faite de participer à cet atelier.
_Et je voudrais m’en expliquer en quelques mots
Je suis de ceux qui reconnaissent l’importance du maintient, voire du développement de l’industrie dans un pays comme le notre.
_Non pas dans un esprit de patriotisme économique, mais parce que aucune « région » de l’espace mondialisé ne peut renoncer à une certaine autonomie, à la continuité de savoir-faire reconnus, à la réponse aux besoins de sa population, à son développement territorial.
_Et puis consacrant une large part de mon activité aux liens entre ES et monde syndical comment ne pas considérer la désindustrialisation à laquelle trop semblent se résigner, sous l’angle de la perte du travail et du désarroi de ceux qui l’exercent, sous l’angle de ces femmes et des hommes niés dans leurs aptitudes et, contrairement aux managers modernes, dans leurs engagements au sein des entreprises.
Au regard de la transition écologique qui est au cœur de notre débat, on ne peut que constater que les préoccupations qu’elle recouvre ont de tout temps été ignorées, voire méprisées, par l’essentiels des maitres de forges et autres patrons de l’industrie.
_ Mais aussi, il y a peu encore, d’une certaine manière par les syndicats et les ouvriers eux-mêmes. Ceux-ci pouvaient hier encore se trouver dans la contradiction de défendre, comme on l’a vu à Métaleurop, la survie d’usines représentant des enfers écologiques et la mort prématurée pour un grand nombre de ceux qui y œuvraient.
La prise de conscience de la question santé/travail est ancienne, mais en débat constant avec la question de l’emploi. Celle des dimensions environnementales est récente.
_ On a vu l’engagement nouveau de la CGT et des autres syndicats, à l’occasion du Grenelle de l’environnement tandis que le Medef, de son côté, au-delà des déclarations, s’attachait à détruire les dispositifs qui devaient en découler.
Ainsi on ne peut que s’inscrire dans un mouvement qui, ne tournant pas le dos à l’industrie et à son développement, proclame l’urgence la mise en œuvre de politiques contraignantes fondées sur l’indissociabilité des questions sociales et environnementales.
S’agissant de la place de l’ESS dans ce contexte, je voudrais souligner que je me situe dans l’affirmation d’une Economie sociale telle que la voudrait un retour à ses valeurs et ses principes, une Economie sociale émancipatrice, et non telle qu’elle peut (trop souvent ?) apparaître, banalisée, institutionnalisée.
L’Economie sociale en France est peu présente dans le monde industriel.
Les Sociétés coopératives ouvrières de production, rebaptisée, même si on peut le regretter, Société coopératives et participatives, sont encore peu nombreuses et rares dans l’industrie.
Dans des secteurs traditionnels, on trouve la mécanique jurassienne, des chaudronneries très spécialisées pouvant travailler pour EDF ou Areva, ou encore Acome, avec ses 1200 salariés, leader français de la fibre optique ou Bourgeois, une des dernières entreprises françaises dans le matériel de restauration.
Mais il y a les nouveaux secteurs comme la SCIC Enercoop et ses structures régionales dans la production et la distribution des nouvelles énergies. Ou encore les SCOP et initiatives associatives dans le champ des nouvelles technologies de l’information notamment dans le secteur des logiciels libres.
De même de nombreuses SCOP et SCIC se créent, notamment des bureaux d’étude, sur les thèmes du développement durable, de la gestion écologique et citoyenne de l’eau et d’autres thèmes encore en rapport avec cette transition écologique qui nous occupe ce jour.
Et puis il y a pour une nouvelle dynamique les exemples étrangers, de Mondragon au Pays Basque sud, ou des reprises argentines, ou encore du tissu des coopératives performantes de la vallée du Po en Italie.
La Loi relative à l’ESS, portée par Benoît Hamon, et qui sera présentée au Conseil des Ministres du 17 juillet, devrait permettre d’accroître cette présence ESS dans l’industrie.
_ Elle devrait favoriser la reprise des entreprises par leurs salariés qu’il s’agisse d’entreprises en difficulté ou d’entreprises saines mais dont la question de la continuité est posée par l’arrêt d’activité de leurs dirigeants.
_ Elle devrait aussi en encourageant les groupements coopératifs faciliter la constitution d’ETI au sein d’un monde limité au PME et TPE.
_ Enfin la nouvelle Banque Publique d’Investissement devrait flécher sur ces initiatives une part de ses concours, même si les sommes consacrées à l’ESS ne sont pas à la hauteur des enjeux et de la part de l’Economie sociale dans l’économie.
_ Mais cette Loi ESS, lors du débat parlementaire s’il s’agit de la soutenir dans ses aspects positifs, il nous faudra aussi chercher à l’infléchir. Ce sera notamment le cas dans la part trop belle qu’elle laisse à un « entrepreneuriat social et solidaire » mal défini et aux relents prononcés de « social » et de « green washing ».
_ Trop d’exemples récents montrent le peu d’effet des démarches parlementaires face à la détermination du gouvernement, mais il s’agit d’envoyer un signe fort à tous ceux qui militent pour le développement d’une Economie sociale émancipatrice, écologique et réellement sociale.
Au-delà de la loi, il est significatif que la CGT se soit impliquée dans la proposition de la création d’une SCOP sur le site Goodyear d’Amiens ; mais aussi que les rapports des experts mandatés par les CE, Syndex ou Alpha, tant dans cette dernière entreprise, que chez Rio Tinto en Maurienne, aient préconisé, entre autres, la création de société mixtes associant notamment salariés et territoires comme ce pourrait être le cas dans des SCIC.
_ Trop longtemps les syndicats ouvriers ont été relativement indifférents, voire pour certains hostiles, à l’Economie sociale. Les luttes des salariés pour l’emploi et davantage encore pour le travail, comme par exemple la lutte des Fralib, font réagir différemment les centrales.
Mais en face nous savons aussi la résistance du MEDEF à tout développement d’un « entreprendre autrement », son empreinte sur les Tribunaux de commerce (déterminants dans les reprises), son lobbying auprès des pouvoirs publics ; qu’on se rappelle l’affaire des pigeons, la récente (et bien sûr pas celle de 1952, en cette terre marquée par la mémoire de Jacques Duclos).
Le développement d’une industrie coopérative changerait-elle la donne en termes de transition écologique ?
_ Pas de manière spontanée, on sait les ravages des outils idéologiques du libéralisme, des peurs engendrées par ce qu’ils appellent la « crise ».
_ La nouvelle culture de la transition écologique constituera là aussi une bataille.
_ Mais tournant le dos aux dérives financières et à la dictature actionnariale, fondée sur l’engagement de ceux qui y travaillent, le développement une industrie coopérative conséquente serait un outil pour faire valoir nos indissociables engagements sociaux et écologiques et la démonstration que les logiques libérales ne constituent pas l’alpha et l’oméga de l’entrepreneuriat comme semblent le penser trop de personnes se réclamant de la gauche.
L’ESS évolue. On a dit qu’une part des entreprises de l’Economie sociale s’était banalisée ; certains conservatismes pèsent parmi elles ; mais un mouvement se dessine en leur sein même de retour aux valeurs et aux principes qui les ont fondées.
_ Ainsi, même si pour l’heure on ne constate pas de grands changements stratégiques, les grandes banques coopératives banalisées, dégénérées diront certains, c’est-à-dire toutes à l’exception du Crédit coopératif, se trouvent entraînées à communiquer sur leur spécificité coopérative. Au-delà du caractère cosmétique cela dénote des changements de positionnement et de prise en compte d’un nouveau regard de leurs sociétaires sur l’ESS.
_ Ainsi aussi, des batailles se mènent au sein des Mutuelles contre des nouvelles sujétions que voudraient leur imposer certaines lois ou projets de lois.
_ Ainsi enfin, le mouvement associatif réagit fortement aux contraintes qui menacent de peser sur lui au motif de la crise actuelle.
Davantage, les nouveaux entrants dans le mouvement coopératif, mais aussi dans le monde associatif ou parmi les mutuelles, sont souvent animés par des convictions acquises au sein du mouvement social. Et dans ces convictions les dimensions sociales et environnementales sont très présentes.
_ Il n’est pas indifférent que la revue « Santé Travail », menacée un temps de disparaître, soit portée actuellement par une Scop « Alternatives économiques » et par des Mutuelles et nous avons vu l’émergence de nouvelles interventions de l’Economie sociale dans le champ même de la transition écologique.
Il serait aujourd’hui inconséquent de crier victoire, mais il existe au sein de l’Economie sociale, comme parmi ceux qui la considèrent dans ses valeurs, ses principes, son potentiel et pas seulement dans les images qu’elle donne trop souvent d’elle, les voies d’un « entreprendre autrement » intégrant les exigences écologiques et les questions sociales.
_ Comme les syndicats, longtemps indifférents, et parfois hostiles aussi , les partis et mouvements qui se rassemblent dans le Front de Gauche et ceux-qui se retrouvent au sein de ces Assises, comme Attac par exemple ou encore de nombreux militants et responsables du PS, développent sur l’Economie sociale un important travail de réflexions ; ils soutiennent les luttes coopératives comme Fralib ; mais davantage ils fondent leur action en ce domaine sur l’intervention citoyenne, de ceux qui soufrent à la fois de la désindustrialisation et des méfaits d’une industrialisation tournée uniquement sur le profit immédiat des actionnaires au détriment des femmes et des hommes, de l’environnement, de l’avenir.
Je voudrais finir sur une considération particulière. La coopération n’est pas qu’un modèle économique, c’est une éthique, une culture. Le collectif agissant dans le respect de la personne humaine dessine une autre société échappant à l’individualisme et au monde de violence compétitive qui est celui du libéralisme.
_Et reprendre ici l’image développée par Patrice Viveret de la lutte entre le « coopérateur ludique » et le « guerrier puritain » qu’incarne à ses yeux le libéral. Ici tous nous avons choisi notre camp. »
Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.
Faire Un DonPour aller plus loin…
La vie n’est pas un poney club (épisode 16)
La vie n’est pas un poney club (épisode 15)
La vie n’est pas un poney club (épisode 14)