Turquie : « Erdogan paie une politique dangereuse »

Pour Didier Billion, l’attentat d’Ankara s’inscrit dans une stratégie de tension mise en œuvre par le Président turc.

Sasha Mitchell  • 14 octobre 2015 abonné·es
Turquie : « Erdogan paie une politique dangereuse »
© **Didier Billion** , directeur adjoint de l’Iris. Photo : TEKKESINO/citizenside/AFP

Spécialiste de la Turquie, Didier Billion analyse les conséquences politiques de l’attentat du 10 octobre, à Ankara, qui a fait au moins 96 morts. Selon lui, l’événement s’inscrit dans une stratégie de tension mise en œuvre par le Président Recep Tayyip Erdogan. Une stratégie qui ne servira pas son parti lors des élections législatives anticipées du 1er novembre.

À quelques semaines des élections anticipées, quels intérêts le terrible attentat de samedi a-t-il pu servir ?

Didier Billion : Personne n’est capable de dire qui est le véritable commanditaire de cet attentat. Les autorités politiques turques ont déclaré dès samedi soir qu’il y avait deux possibilités : soit l’État islamique (EI), soit le PKK [^2]. Les dirigeants du HDP [^3] ont pour leur part déclaré plusieurs fois que le pouvoir était responsable. Je pense qu’il faut savoir garder raison, nul ne sait qui est le véritable commanditaire. Ce qu’on peut dire, en revanche, c’est que cet attentat s’inscrit totalement dans la stratégie de tension mise en œuvre par Erdogan depuis plusieurs semaines. Rappelons-nous qu’un attentat a déjà eu lieu le 20 juillet dernier dans une ville de l’est de la Turquie, Suruç, et qu’il s’est soldé par la mort de 32 personnes. À partir de cet événement, Erdogan s’est posé comme le meilleur rempart contre le terrorisme. Mais ce qu’on constate, c’est que, depuis cet événement, les bombardements contre les bases du PKK ont été beaucoup plus intenses que ceux contre l’État islamique. Ce qui veut dire qu’Erdogan joue la stratégie de polarisation, du clivage entre les différents partis pour se présenter comme le meilleur interlocuteur pour défendre les intérêts de la Turquie. La manœuvre est claire, elle vient dans la perspective des élections législatives anticipées. Pour Erdogan, le projet fondamental est la présidentialisation du régime. Sauf que pour cela, il lui faut une modification de la Constitution, qui ne peut intervenir sans majorité qualifiée au Parlement. Or les 40 % réunis lors des législatives du mois de juin ne lui permettaient pas d’avoir cette majorité. Cette stratégie de la tension, Erdogan la met donc en place pour tenter de rameuter autour de lui une partie de l’électorat nationaliste turc qui lui avait fait défaut au mois de juin. C’est une politique extrêmement préoccupante et dangereuse.

L’une des raisons pour lesquelles l’AKP, le parti d’Erdogan, n’a pas réuni la majorité qualifiée le 7 juin, c’est le très bon score du HDP, l’une des formations visées par l’attentat. Quels effets l’attentat peut-il avoir sur le prochain scrutin ?

Si la stratégie de tension est condamnable, elle est par ailleurs un échec tactique. Avant les attentats, les sondages d’opinion donnaient des rapports de force à peu près équivalents à ceux du mois de juin, avec même une progression d’un point parfois du HDP. Je ne pense pas que ces attentats modifient les choses, au contraire. Je pense que désormais une partie de la population considère le HDP comme une victime. D’autant qu’on constate des attaques récurrentes contre lui depuis le mois d’août et que le leader Selehattin Demirtaşa été récemment poursuivi devant la justice pour des déclarations tenues il y a près d’un an. On voit donc la manœuvre d’Erdogan visant, par la justice, à criminaliser le HDP. Une partie de la population kurde, même si elle peut avoir des divergences avec le HDP, considère que le parti est la cible d’attaques, soit politiques de la part d’Erdogan, soit terroristes de la part de commanditaires dont on ne connaît pas les noms.

L’attentat peut-il également avoir un impact sur le rôle de la Turquie dans la crise syrienne et pour le leadership dans la région ?

Le leadership de la Turquie a un peu de plomb dans l’aile, c’est le moins que l’on puisse dire. Je considère qu’il y a un immense gâchis. Au cours des dernières années, la Turquie est apparue, et à juste titre, comme un pôle de stabilité, un pays capable de jouer le rôle de médiateur entre adversaires ou ennemis. Mais ces atouts ont été dilapidés par la politique totalement erronée d’Erdogan, notamment dans le dossier syrien. Depuis août 2011, la seule obsession du Président turc est de faire tomber Bachar Al-Assad. Pour ce faire, il a eu une certaine forme de complaisance à l’égard de l’EI. Depuis le début de cette année, sa politique a changé puisqu’il s’est rendu compte qu’il n’avait aucune prise réelle sur l’EI. Mais Erdogan a fait le choix de soutenir une autre branche du jihadisme, à savoir l’Armée de la conquête, dont l’un des piliers structurants est le front Al-Nosra. La gestion du dossier syrien par les autorités politiques turques se retourne contre elles et, d’ailleurs, un sondage réalisé il y a plusieurs mois montrait qu’une partie de l’électorat de l’AKP critiquait la gestion de la crise syrienne.

[^2]: Parti des travailleurs du Kurdistan.

[^3]: Parti démocratique des peuples, formation politique pro-kurde de gauche entrée pour la première fois au Parlement turc lors des législatives du 7 juin.

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