Les dérives du maintien de l’ordre : le devoir de rapporter

Des députés, journalistes et citoyens alertent l’opinion publique sur l’état de nos libertés dans un rapport présenté mercredi à l’Assemblée nationale.

Chloé Dubois (collectif Focus)  • 30 juin 2016
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Les dérives du maintien de l’ordre : le devoir de rapporter
© Photo : Chloé Dubois / Politis.

« Il ne s’agit pas d’un travail d’analyse, mais d’un document d’information », assure Hervé Kempf, rédacteur en chef du site d’information Reporterre_. « Toulouse – 10 mai – rue Lejeune », un jeune homme se fait gazer et matraquer sans raison manifeste. Il est évacué du cortège par les pompiers. « Paris – 24 mars – rue Edouard-Pailleron », une enseignante assiste à une charge policière contre des lycéens qui bloquent leur établissement de manière pacifique. « Blessures, mutilations » mais aussi « contrôle d’identité au faciès et fouille avec humiliation », « abus de pouvoir » ou « mise en danger d’autrui », les témoignages se succèdent. Entrepris il y a plus de deux mois, le rapport « Maintien de l’ordre : la dangereuse dérive » s’attache à décrire « les actions de maintien de l’ordre menées depuis le début des manifestations d’opposition à la loi travail », sans commentaires ni autres partis pris que les faits. Un compte-rendu illustrant des méthodes de répressions en évolution et devenues « plus violentes » au fil des années, notamment à l’encontre des militants écologistes, d’après Hervé Kempf.

C’est à l’initiative de plusieurs députés indignés par les images de ces violences que cette Mission civile d’information est lancée fin avril. Parmi eux, Noël Mamère, Pouria Amirshahi (ex-PS) ou encore Cécile Duflot (EELV). Confiée à quatre correspondants du média en ligne Reporterre, la rédaction de ce rapport était, dans un premier temps, destinée à « assurer que le droit de manifester soit pleinement respecté ». Mais ce mercredi, Noël Mamère se dit inquiet du « changement de doctrine du maintien de l’ordre », et regrette de ne pas voir plus de journalistes dans la salle pour parler de ses conclusions. Non exhaustif, cet « inventaire » retranscrit les observations de terrain des journalistes – installés dans les villes de Nantes, Rennes, Paris et Toulouse – et interroge, grâce à de nombreux témoignages de manifestants, de policiers ou de syndicalistes, la pertinence de ces pratiques et le sens que l’on peut leur donner.

LIRE >> **Le rapport d’information de Reporterre : Violences policières : le rapport qui dit les faits**

Une répression « sans discernement »

« Si les questions au gouvernement nous renseignent sur les bris de vitres, il n’existe pas de chiffres sur les violences commises par les forces de l’ordre », s’indigne Laurence Blisson, membre du syndicat de la magistrature. Présidente de la Ligue des droits de l’Homme (LDH), secrétaire générale du Syndicat national des journalistes (SNJ), députés, street medics, représentants syndicaux ou journalistes, les intervenants défilent devant le pupitre, saluant au cours de la conférence de presse la présentation de ce rapport qui représente un intérêt politique « essentiel » selon Laurence Blisson. D’après elle, il s’agit avant tout de « comprendre qu’il existe une stratégie qui va à l’encontre de la liberté de manifester » et de nos libertés publiques.

LIRE >> La tribune de Laurence Blisson : Intimidation et intoxication

Des manœuvres également dénoncées par Alexandre Langlois. Secrétaire national de la CGT Police, le fonctionnaire a été interrogé par la « rapporteure » de Paris. Son entretien, retranscrit dans les annexes de ce rapport, détaille notamment les accusations qu’il porte haut et fort ce mercredi, répétant qu’il existe « une volonté politique que ça dégénère ». Décrivant des conditions d’exercices difficiles, la fatigue du personnel depuis la promulgation de l’état d’urgence, mais aussi le manque de formation au maintien de l’ordre des policiers sur le terrain, Alexandre Langlois dresse un constat affolant, et admet de graves dérives. Concernant les quelques « 1 400 interpellations » annoncées par le gouvernement depuis le début de la contestation, le syndicaliste répond qu’il ne s’agit ni plus ni moins – au même titre que les « 3 000 perquisitions administratives pour seulement quatre faits de terrorismes » durant l’état d’urgence – que « faire la politique du chiffre ». Le syndicaliste mentionne notamment dans son interview la mise en garde à vue de militants cégétistes pour « des faits imaginaires », alors que « certains collègues se permettent des choses qu’ils ne se seraient jamais autorisées auparavant ». Et c’est à ce titre que le jeune homme demande à ce que les donneurs d’ordres se retrouvent à la barre, au même titre que les policiers qui agissent sur le terrain, puisque après tout, « nous avons moins d’intérêts en commun avec la classe dirigeante qu’avec ceux qui s’expriment dans la rue ».

LIRE >> Casseurs, violences policières… Le soupçon

Également interrogé dans le rapport d’information, Luc Escoda, secrétaire régional d’Alliance Midi-Pyrénées, concède une évolution du maintien de l’ordre. « Un changement de mode d’emploi » depuis les manifestations de Sivens qui aurait rendu les policiers plus mobiles, mais aussi plus isolés en cas de danger. De fait, « si l’on tombe sur un groupe de « méchant » qui nous isolent, on peut se passer des instructions qui nous sont données pour se défendre dans le cadre de la légitime défense, on sort un peu du maintien de l’ordre ».

Présente ce mercredi, la présidente de la LDH, Françoise Dumont, s’est de son côté particulièrement indignée de la rhétorique utilisée par le gouvernement. Rappelant le lien qu’avait fait Bernard Cazeneuve entre les manifestants contre la loi travail, les « dégradations » de l’hôpital Necker et la présence dans l’établissement de l’enfant du couple de policiers tués à Magnanville, la présidente de l’organisation a dénoncé des propos « aberrants » et évoqué « une opinion publique manipulée » par ce genre de considérations. De la même manière, Dominique Pradalié, secrétaire générale du SNJ a défendu la cause des photographes et journalistes qui, parfois sans cartes professionnelles ou contrats qui les lient à une rédaction, œuvrent en tête des manifestations pour diffuser des informations, notamment les cas de violences policières. Un travail que Dominique Pradalié semble trouver plus que nécessaire au regard des informations diffusées dans les « médias mainstream ».

Au sein de ce rapport, pas moins de quatre pages sont d’ailleurs réservées aux « traitements » infligés aux journalistes durant les manifestations. Des « violences » que la secrétaire nationale du SNJ interprète comme la volonté d’empêcher les reporters de faire leur travail, mais surtout de ne pas avoir de témoins de ces arrestations musclées ou autres affrontements violents tenant place dans, ou en marge des cortèges.

Des recommandations « dont l’application paraît indispensable »

Édifiant et nécessaire, ce rapport d’information sur les actions de maintien de l’ordre préconise une dizaine de mesures destinées à « sortir du climat délétère qui s’instaure en matière de libertés publiques ». Parmi elles, « l’interdiction de l’usage des Lanceurs de balles de défense (LBD) » et « des grenades de désencerclement », mais aussi le devoir de respecter les consignes, notamment concernant « l’interdiction des tirs tendus de grenades ». Des recommandations qui exhortent aussi les policiers à respecter « la liberté des journalistes d’observer les manifestations » et invitent à ce qu’une étude soit menée « par un organisme indépendant du ministère de l’Intérieur » concernant « la composition exacte des gaz et produits chimiques utilisés dans les grenades lacrymogènes ».

Des mesures « indispensables » selon les rédacteurs et collaborateurs de ce rapport, qui espèrent voir le « thème » des violences policières émerger dans le débat public, et que les forces de l’ordre reviennent « à des méthodes de maintien de l’ordre respectueuses des lois et règlements en vigueur ».

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