Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir

Depuis le 25 avril 2025, rien n’a changé. Ce qui illustre un processus de banalisation des violences visant les musulman·es. Le silence et le déni persistent.

Kamélia Ouaïssa  • 24 avril 2026
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Un an après l’assassinat d’Aboubakar Cissé : être musulman·e, c’est toujours risquer d’en mourir
Manifestation contre l'islamophobie, à Paris, le 11 mai 2025.
© Serge d'Ignazio

Il y a un an, le 25 avril 2025, Aboubakar Cissé, âgé de 22 ans, était assassiné dans la mosquée Khadidja de La Grand-Combe (Gard) dans laquelle il était bénévole. Passée l’émotion immédiate et le temps du deuil, ce meurtre aurait dû marquer un sursaut, une prise de conscience à la hauteur de ce qu’il révélait. Parce que, depuis un an, le manque de considération du problème islamophobe agit comme une épine qui reste en travers d’une gorge qui se resserre.

Un an plus tard, ce manque dit quelque chose de plus douloureux. Il rappelle, qu’une fois encore, la République fait la différence entre ses enfants. « Chaque fois que la liberté et la dignité de l’homme sont en question, nous sommes tous concernés » avait assuré Frantz Fanon.

Pourtant, force est de constater : n’est pas victime qui veut. Le musulman n’est pas perçu comme victime légitime. Il n’est pas digne de susciter l’émoi, ni d’être pleuré, ni même d’être considéré. Encore moins lorsque ce dernier est un corps noir.

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Son meurtre, lui, doit être cantonné aux colonnes des faits divers et resté enfermé dans un débat sémantique indécent entre qualifié l’acte d’« islamophobe » ou d’« antimusulman ». Alors même que sa famille pleure sa mort. Un meurtre sanglant, dont les images ont été indignement filmées et diffusées par l’auteur lui-même, et dont la victime n’a pas reçu d’hommage à la hauteur de ce qu’une telle mort aurait dû imposer.

Les racines de la haine

Rappelons, un an après, que ce refus de citer l’islamophobie ou le caractère terroriste dont Aboubakar Cissé a été victime s’est accompagné de silences et de gestes éhontés. Bruno Retailleau, alors ministre de l’Intérieur et des Cultes, n’a pas daigné passer par la mosquée endeuillée lorsqu’il s’est rendu, plusieurs jours après l’assassinat du croyant, à Alès, à treize kilomètres et vingt minutes seulement du drame. 57 coups de couteau en pleine prosternation d’un fidèle se recueillant auprès de son Dieu, ne constituent manifestement pas une horreur suffisante pour lui rendre hommage.

Un an après, le constat demeure inchangé : celui du déni volontaire mais persistant face à un phénomène pourtant bien existant. L’islamophobie, d’abord banalisée puis entretenue, s’est progressivement institutionnalisée. Car ce n’est pas la folie mais bien la haine qui a conduit au meurtre d’Aboubakar Cissé.

Le musulman n’est pas perçu comme victime légitime. Il n’est pas digne de susciter l’émoi, ni d’être pleuré, ni même d’être considéré.

Elle prend racine dans des discours politico-médiatiques traversés par des biais racistes où se mêlent simultanément la race, la religion, la culture dans une société qui se droitise de plus en plus. Lorsque sur les plateaux de Cnews, on laissé dire que « les musulmans ont accès à des explosifs ». Lorsque Bruno Retailleau crie « à bas le voile » ou quand Emmanuel Macron opère une correlation dangereuse entre l’interdiction du port de l’abaya et le meurtre de Samuel Paty.

Cette haine s’incarne dans des violences concrètes, qu’il s’agisse de la hausse des agressions verbales et physiques subies par hommes et femmes musulmanes, dont les voiles de ces dernières sont arrachés – comme à Reims, à Poissy ou recouverts de crachats  –, violences documentées par l’Ifop et le CCIE et confirmées par des témoignages affluent sur les réseaux sociaux quotidiennement ; ou qu’il s’agisse encore des contrôles, des licenciements et suspicions visant des femmes considérées comme musulmanes dans certains espaces publics, y compris dans des établissements hospitaliers. Elle est la cause de tirs à la carabine par un homme, en Haute-Loire, qui se vante d’être « raciste et fier » et qui pourchasse des enfants parce que « noirs et arabes ».

L’odeur nauséabonde de l’inconscience

Elle s’exprime dans les profanations, telles les têtes de porc déposées devant les mosquées, lorsque celles-ci ne sont pas incendiées, dans les véhicules brûlés aux abords des lieux de culte, dans le vandalisme, comme au Puy-en-Velay il y a quelques mois. Enfin elle se retrouve dans des mesures concrètes, comme l’élargissement de la loi du 15 mars 2004 sur le voile, la dissolution des organismes mesurant l’islamophobie, tel le CCIE, ou qui accompagnant ses victimes, à l’instar de Génération EDR.

Une partie de la gauche, notamment le Parti socialiste, n’est pas exempte de tout reproche. En choisissant de se déresponsabiliser sur ces sujets, elle traîne depuis très longtemps l’odeur nauséabonde de l’inconscience et de la trahison envers les minorités.

On ne peut prétendre lutter contre les inégalités sans nommer clairement le racisme et les discriminations. Refuser de les désigner, c’est refuser de les affronter et surtout d’en saisir la gravité. C’est laisser perdurer, en creux, des mécanismes que l’on prétend combattre.

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Le meurtre d’Aboubakar Cissé est le résultat d’un climat politique sécuritaire, de suspicion et de stigmatisation, qui vise des citoyens pleinement membres de la République, attachés à ses principes, et qui ne demandent qu’à exister dignement et en sécurité dans le pays où ils vivent.

Il s’agit d’un processus qui nie l’existence de l’islamophobie tout en la mettant en œuvre dans les faits. Et qui finit par produire des effets bien réels et rendre possible les actes les plus terrifiants. Parce que cette date marque le premier anniversaire du meurtre d’un jeune homme noir, tué parce que musulman, elle nous rappelle collectivement qu’aujourd’hui, être musulman·e, c’est risquer d’en mourir.

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Parti pris

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