Le sentiment d’un rendez-vous manqué

Dans la société civile française, en Allemagne et en Espagne chez les forces progressistes, c’est la déception qui domine. Mais chacun voit aussi un espoir dans le score de la gauche. Verbatim.

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Charlotte Marchandise-Franquet

Candidate citoyenne élue à LaPrimaire.org

« Premier sentiment : une grande déception. Jusqu’à la semaine dernière, je me suis associée à plusieurs mouvements citoyens pour continuer d’appeler à une alliance à gauche autour de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon, qui étaient les candidats les plus proches de nos valeurs. Le véritable enjeu, pour nous, était que le progrès et l’écologie soient au second tour de l’élection. Malheureusement, notre tentative était assez inaudible, et le choc du résultat du premier tour le confirme puisque la gauche est évincée.

Je suis assez inquiète. Les réactions après l’annonce de la qualification de Marine Le Pen pour le second tour, notamment celle de Manuel Valls, très heureux d’appeler à voter Macron, m’ont frappée par leur absence de prise de responsabilités ! La montée du Front national, le dégoût du politique, le vote ras-le-bol… Les partis de gouvernement en sont en grande partie comptables, mais ils ne l’assument pas. Et puis il y a toutes les incertitudes qui entourent Emmanuel Macron : avec qui va-t-il gouverner ? Aura-t-il une majorité ? Gouvernera-t-il par ordonnances ?

Je m’interroge sur le renouveau politique. Qu’est ce qui incitera les gens à reprendre confiance, à s’impliquer, alors que nous sortons d’une présidentielle où deux candidats sont mis en examen ? Malgré les mobilisations et l’élan citoyen depuis un an, nous restons encore et toujours sur un débat de personnes, et aucune trace de débat de fond, des idées, des méthodes, des projets pour le futur… Les mouvements citoyens veulent se battre pour des idées, pas pour des partis. Finalement, ce sentiment d’avoir été dupés n’est que le jeu habituel de la Ve République. Le fait que les deux partis de gouvernement ne soient pas au second tour montre bien que nous arrivons au bout d’un cycle. Je ne suis pas contre les partis, mais plutôt pour qu’ils se réinventent, alors j’attends de voir ce qu’ils proposeront…

Pour autant, ce n’est pas un échec pour la société civile, car il reste les élections législatives. J’espère voir des candidatures citoyennes, issues de la Relève citoyenne, outil pour les candidats hors partis, comme Isabelle Attard ou François Ruffin. Pour ma part, je me suis déclarée candidate aux législatives dans la 1re circonscription d’Ille-et-Vilaine, où je vis, tout en appelant les écologistes progressistes à porter une candidature unitaire. Un groupe citoyen à l’Assemblée permettrait de poser des bases, d’avoir des moyens pour se faire entendre et agir, car c’est aujourd’hui que nous devons commencer à préparer les municipales de 2020. »

Axel Troost

Député Die Linke au Bundestag

« Ce résultat, un deuxième tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen, n’est pas une surprise pour nous. Il était attendu, même si, évidemment, le bon score de Mélenchon nous réjouit. Ce que nous constatons, c’est un glissement clair vers la droite. Nous nous retrouvons donc face à une alternative entre une candidate d’extrême droite, ouvertement raciste, et un candidat néolibéral qui, sur bien des points, est très conservateur. Emmanuel Macron est essentiellement un économiste. Il souhaite peut-être changer quelques dispositions à la marge au niveau du fonctionnement de l’UE (pousser vers plus d’investissements, par exemple), mais pas sur l’essentiel. Nous ne pouvons donc pas attendre une impulsion qui viendrait de la France, à la tête d’une coalition de pays d’Europe du Sud, pour une autre Union européenne. Cela n’arrivera pas dans cette configuration.

Quelles seront les relations de Die Linke avec la gauche radicale française après ce score de Jean-Luc Mélenchon ? Le problème est que la gauche radicale française n’est pas unie. Il y a toujours des dissensions entre le Parti communiste et la France insoumise. Les relations existent entre nous et les mouvements en France, mais nous ne pouvons pas choisir un camp plutôt qu’un autre. Nous ne pourrons pas approfondir les échanges tant qu’il n’y aura pas d’accord entre les différents mouvements et partis de gauche radicale en France. »

Raimundo Viejo Viñas

Universitaire et militant altermondialiste, député et conseiller municipal de Barcelone pour Podemos.

« Depuis presque une décennie, la marée monte en Europe. D’abord en Grèce, avec des mobilisations dans les rues qui eurent bientôt des effets électoraux, entre autres, entraînant la chute du projet social-démocrate qui avait marqué la gouvernance du régime grec : le Pasok. Suivirent “Generação à rasca” au Portugal et le mouvement du “15M” en Espagne, avec des conséquences électorales différentes mais une même opposition démocratique face au projet néolibéral. Le Sud européen reprenait ainsi la perspective abandonnée après “la crise des dictatures”, selon les termes de Nikos Poulantzas.

Il est important de garder à l’esprit cette tension constituante entre mobilisation et arène électorale. Le “peuple”, sujet politique autrefois héros de la souveraineté établie au sein de l’État, s’est vu privé de sa plénitude, il a été révoqué. Le point de départ de cette marée de résistances qui traverse l’Europe a donc été le fait de sa propre reconnaissance en tant que peuple dont la souveraineté est retirée par le commandement néolibéral. Ses antécédents remontent au “non” de la France au traité constitutionnel européen. C’est là le sens profond des élections de dimanche dernier. Après tout, l’enjeu n’est autre que l’assemblée constituante de l’Europe, que la technocratie néolibérale de l’euro n’a jamais envisagée.

Le paradoxe politique : pour que l’assemblée constituante de l’Europe soit possible, il a fallu que l’Europe réellement existante soit mise en doute. Malheureusement, les élections aux Pays-Bas et en France, sans doute, laisseront encore respirer les eurocrates pendant un moment. La marée a monté sans doute, mais pas tant que ça. Avec ce premier tour de la présidentielle, la France a rejoint la vague électorale, de la même façon qu’avec Nuit debout elle rejoignait la vague de contestation dans les rues. Dorénavant, le plus dur est à venir : réaliser le changement de vitesse sans perdre l’élan. Mais tel qu’on le rappelait en 2015 : “L’impossible tarde juste un peu plus.” »


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