« Là où les putains n’existent pas », d'Ovidie : en Suède, la morale contre la prostitution

Un documentaire d’Ovidie, diffusé ce soir sur Arte, partant d’un fait divers pour mieux relater l’histoire d’un pays, la Suède, érigé en modèle mais embarqué dans une croisade morale effrayante.

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On est en juillet 2013. Eva-Marree Kullander-Smith est tuée par le père de ses deux enfants de trente-deux coups de couteau, dans les bureaux d’un foyer social. Elle a tout juste vingt-sept ans. Son cauchemar a commencé quelques années plus tôt, en 2009. Quand elle quitte son compagnon à la suite de violences conjugales répétées. Financièrement, avec ses deux mômes en bas âge à charge, la situation est très difficile. Elle devient escort-girl. Son expérience de la prostitution ne dure que quelques semaines. Cinq passes au total. Une expérience qu’elle confie à un proche. Et sur une simple dénonciation, la jeune femme se voit retirer ses deux enfants de quatre et cinq ans par les services sociaux, sans la moindre justification. La garde exclusive revient au père, alors que les mêmes services sociaux avaient reconnu ses actes violents. Eva-Marree n’aura de cesse de multiplier les recours pour retrouver ses enfants, tout en devenant la figure de proue d’un syndicat des travailleurs du sexe, Rose alliance, et membre d’un parti progressiste.

En juillet 2013 donc, elle obtient enfin un droit de visite auprès de ses enfants, en présence du père. C’est là qu’elle est abattue. La réalisatrice, Ovidie, militante féministe, ancienne actrice de films X, et aujourd’hui documentariste, aurait pu en rester là. Mais plongeant dans le vif d’un fait divers, elle prolonge le regard pour dresser le portrait d’un pays où la croisade morale domine, lancé dans une évangélisation à outrance. Aucune sanction n’a été prise pour les services sociaux concernés, les deux enfants de la victime sont dans un lieu de placement, à l’écart de leurs grands-parents (ils en ignorent même l’endroit !), tandis que le père meurtrier a conservé son autorité parentale, purgeant une peine de dix-huit années de prison.

La Suède reste un pays jugé protecteur. Un pays qui a donné l’exemple dans la libéralisation des mœurs, érigé en modèle de tolérance, avant d’opérer un tournant conservateur et puritain dans les années 1990. Pas de hasard si la Suède est le premier pays à avoir adopté, en 1999, une loi criminalisant les clients des prostitué(e)s. Dans la réalité, ce sont les prostitué(e)s qui sont poursuivis en Suède, tous les travailleurs du sexe stigmatisés, fichés, harcelés. En butte avec des services sociaux tout-puissants, assumant ses actes, ne reniant pas son passé (refusant notamment les « thérapies de rééducation » imposées par l’État, dont la réalisatrice filme une séance ahurissante), Eva-Marree aura payé d’avoir dérangé l’institution.

Recueillant les témoignages de plusieurs interlocuteurs (la mère d’Eva-Marree, son avocat, amis, syndicaliste, politique, journaliste, médecin…), c’est une autre forme de violence faite aux femmes que livre Ovidie (car le cas de son personnage n’est pas isolé), non pas exercée par des hommes ou l’industrie du sexe mais un par un État-providence, au nom de l’ordre et de la morale.

Là où les putains n’existent pas, Ovidie, ce mardi 6 février, à 23h45, sur Arte (56 min.). Et sur Arte+7, jusqu’au 13 février.


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