Procès de Tarnac – Jour 13

Me Assous désosse le procès-verbal, pilier majeur de l'affaire. Puis Mathieu Burnel, Julien Coupat, Yildune Lévy et Benjamin Rosoux laissent éclater leurs colères et leurs visions de la bataille qui se joue encore.

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Me Assous prend le dernier tour de plaidoirie. Parce qu'il « a Coupat ». Le gros morceau. Le chef de ce qui, depuis avant-hier, n'est plus le « groupe de Tarnac », mais une bande : « la bande à Coupat ». Un glissement dans le nom qui signe la fin du soupçon terroriste. Pas encore la fin de la troupe de malfaiteurs. Mais ça ne saurait tarder. Me Assous s'y emploie. Depuis le début. Il y a dix ans. Aujourd'hui, en ce dernier jour de procès de Tarnac, qui a duré trois semaines à la 14e chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance, dans ce palais de justice en plein déménagement, il travaille pour la relaxe.

Comment se sont-ils réparti les rôles entre les avocats de la défense, ça n'apparaît vraiment que ces deux derniers jours. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que chacun, Claire Abello, puis Marie Dosé puis Jean-Christophe Tymoczko puis Jérémie Assous, plaide en laissant apparaître sa personnalité.

Me Assous, qui l'a pas mal ouvert pendant ce procès, mais en a pris plein la figure aussi, n'a pas toujours été bon, s'est emberlificoté dans des détails, aurait fait des impasses, a laissé, par ouverture d'esprit ou parce que c'était un contrat de départ – le groupe a organisé sa défense – beaucoup parler ses prévenus... Me Assous donc, n'a pas le verbe haut cet après-midi. Ni le côté un peu théâtral de Marie Dosé, qui s'est fait discrète avant de sortir le grand jeu, ni le volume de Jean-Christophe Tymoczko, ni le côté studieux et efficace de Claire Abello. Jérémie Assous parle doucement, lentement, presque à voix basse certaines fois où il faut tendre l'oreille quand quelqu'un tousse. Comme s'il cherchait un peu ses mots. Comme s'il ne parlait qu'à la présidente et à mesdames les juges. Il s'économise. Il sait qu'il va être long. Il va tenir plus de 2h30 sur ce mode.

Sa stratégie il le dit, remonte à 2009, quand, avec Thierry Lévy – avocat de Coupat décédé en janvier 2017 – ils réalisent que le PV 104, soit le procès-verbal des policiers de la Sdat qui est un des piliers de l'accusation, ne tient pas. Il est bourré d'incohérences, d'invraisemblances… Il le sait depuis le premier transport sur place, le 14 janvier 2009, « une honte pour l'instruction ». Il réexplique point par point toutes les fragilités de ce texte. Ça n'est pas de la mise en scène, c'est du droit, du « bon droit », croit-il bon d'insister, autour de « la valeur probante » du PV.

Relaxe générale ?

Jérémie Assous refait ainsi l'histoire de l'instruction de l'affaire de Tarnac, depuis qu'il sait que T2 (témoin anonyme n°2) a menti. Depuis novembre 2009, c'est l'institution qu'il met en cause. Le juge Fragnoli qui va chercher un livre, L'insurrection qui vient (La Fabrique), comme argument juridique. Le Parquet qui couvre, alors que « tous les éléments à charge se sont révélés des éléments à décharge ». La plainte déposée par Julien Coupat et Yildune Lévy devant le tribunal de Nanterre, essentielle à ses yeux :

Ça n'est pas parce que la procédure a débouché sur un non lieu que le PV n'est pas un faux. Les erreurs dans le PV sont restées. Et c'est grâce à cette plainte, madame la présidente, mesdames les juges, que vous prononcerez la relaxe générale.

Il confie avoir étudié ce PV « comme un texte sacré ». Il le désosse. Trouve « humain » que, quand des collègues mentent, on soit tenter d'en rajouter, ou de « montrer un peu les muscles ». Il tacle Me Veil, avocat de la Sncf, qui s'offusquait du coût de cette affaire pour le contribuable : « En tant que contribuable le plus important de cette salle, je le comprends... » Et ne monte le volume que pour sortir une carte : celle du conducteur du train, « tiers » à qui il apporte du crédit, et qui n'a pas été interrogé « parce qu'on avait peur de la réponse ».

Il réhabilite le travail du journaliste David Dufresne, qui a témoigné à la barre et que le procureur Olivier Christen a dédaigné : « Dans son enquête, David Dufresne va loin, très loin. Personne ne l'a jamais attaqué en diffamation... » C'est donc que, peut-être, sur l'absence de séparation des pouvoirs, la guerre des polices et l'instrumentalisation du péril rouge, le journaliste avait raison ? Sur le refus de prélèvement d'ADN, Me Assous rappelle que les prévenus ont refusé d'y participer, mais qu'ils ont donné leurs vêtements, sans faire entrave donc. S'ils sont relaxés, ils auront bien fait de refuser, « c'est qu'ils étaient légitimes à le faire, ils étaient dans leur droit ».

Et de conclure : « À l'heure où les libertés publiques ne cessent de se réduire comme peau de chagrin au nom de l'antiterrorisme, vous, juges, êtes les derniers garants de l'union. Votre décision est attendue de tous, mais surtout des justiciables. Vous devez répondre à cette question : validez-vous ces méthodes ? Il a été porté atteinte à l'honneur de la police. Je vous demande de préserver celui de la justice. »

La mauvaise éducation et la bataille

Vient le tour des prévenus. Quatre passent leur tour. Les quatre autres prennent la parole par ordre alphabétique. Mathieu Burnel ressemble à un cheval sur un champ de course qui s'est retenu pendant douze audiences. Non, lui et Julien Coupat ne sont pas mal élevés, seulement, ils n'ont pas joué le jeu du tribunal et de ses rituels. Ils ont dérangé le protocole : « Nous avons parlé quand nous l'avons jugé bon. De même nous avons ri quand c'était drôle, ou fait bloc quand il le fallait. Nous n'avons pas besoin d'empathie. Ce que nous avons fait c'est ce que nous allons faire : nous battre », lance-t-il crânement cependant que Me Dosé affiche un air consterné et commence à secouer une tête qui finira par lui tourner.

« Quelle que soit l'issue de ce procès, nous en sortons plus forts. (...) Si la qualification terroriste est tombée, comme le reste, c'est que nous avons travaillé. Tard la nuit. Entre deux biberons, tôt le matin avant d'aller travailler... La partie civile nous a traités d'enfants gâtés. Elle ignore que la plupart d'entre nous venons de milieux modestes. Pour pouvoir nous juger, il faudrait que nous nous considérions comme jugeables. »

Et de poursuivre sur un ton qui n'étonnera pas les lecteurs de A nos amis et Maintenant, livre 2 et 3 du Comité invisible, écrits collectifs révolutionnaires qui voient s'effondrer l'institution. À Corinne Goetzmann, la présidente, en qui il semble avoir décelé de l'empathie, il lance : « Vous ne pouvez pas nous juger, vous pouvez seulement préserver l'institution. »

« Pas de défense de rupture ! » enchaîne Julien Coupat après avoir glosé, connaissances médiévistes à l'appui, sur les notions d'enormitas et atrocitas, du crime de terroriste, et la position quasi théologique du procureur comme « ennemi » : « On a répondu aux questions, on ne s'est pas étendu sur une justice bourgeoise ni la victoire du prolétariat, ni réclamé l'indépendance du Pays basque. » Sans faire « l'apologie de la révolte », il rappelle quand même que la république est née parce qu'un certain 14 juillet, des émeutiers ont pris la Bastille. Il suggère donc d'user de « pondération » quand on distingue mouvement pacifique et violences lors d'une manifestation. Celle de Vichy le 2 novembre 2008 ayant été le tremplin de l'affaire.

Il rappelle qu'ils ont été incarcérés sous le règne de Nicolas Sarkozy qui est aujourd'hui mis en examen. Mais c'est en citant Foucault qu'il est le plus percutant : « Le droit n'est rien s'il ne prend vie dans la défense qui le provoque. (...) Se défendre c'est refuser de jouer le jeu des instances de pouvoir. On ne se défend qu'au présent. Et on ne se laisse pas écraser sans mot dire. » Il dédie cette affaire à ceux qu'il a rencontrés en prison et qui contrairement à eux, n'ont pas eu « la chance » ni les moyens de pouvoir se défendre.

Benjamin Rosoux fera « quelques notes de bas de page » concernant la SNCF, Guillaume Pépy, grand absent de ce procès, et l'actualité de cette société présentée comme un service public en pleine grève de cheminots.

Mais c'est Yildune Lévy qui tire le plus d'applaudissements dans le public, parlant simplement, « en archéologue », mais de son point de vue stricte à elle, pour dire qu'elle s'est « sentie assignée » dans ce procès centré autour de Julien Coupat, cantonnée au rôle de « numéro 2 de "je ne sais quoi", ou de "femme de" », par tout le monde, y compris la presse et Me Assous : « Si on est sensible, c'est qu'on est fragile. (...) Si on est conséquente, on n'est ni marrante ni joueuse... Je continuerai à ouvrir de nouveaux mondes partout où cela sera possible... »

A 17h30, la présidente, Corinne Goetzmann dit presque en vitesse que la décision du tribunal est mise en délibéré et sera rendue le 12 avril, dans cette même salle. Puis tout le monde quitte ces lieux sans réaliser vraiment que c'est peut-être le dernier procès qu'on y suit. Les avocats et magistrats qui manifestaient ensemble, en début d'après-midi, contre la réforme de la justice, ont quitté les marches du palais.

La suite dans l'édition de Politis du 5 avril.

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