La fronde contre Parcoursup

Des équipes ne veulent pas participer à la sélection, refusant la surcharge de travail, dénonçant des discriminations.

Malika Butzbach  • 4 avril 2018 abonné·es
La fronde contre Parcoursup
© photo : Michel Stoupak / NurPhoto

Classer les 8 millions de souhaits des futurs bacheliers ? Mission impossible, selon les enseignants-chercheurs. Ceux-ci ont vu arriver sur leurs bureaux de trop nombreux dossiers : la nouvelle plate-forme Parcoursup ne hiérarchise pas les 10 vœux de chaque candidat, ce qui augmente considérablement le nombre de dossiers à évaluer. Suscitant dans le pays une fronde croissante. Selon l’association Sauvons l’université, plus d’une cinquantaine de départements d’études et d’universités ont adopté des motions refusant d’appliquer la réforme. Ce refus prend diverses formes, pour la licence AES de Paris Sorbonne, le choix a été fait de dire oui à tous les candidats. « Pour nous, le baccalauréat vaut le niveau requis et le fait de postuler, puis de s’inscrire montre la motivation, explique Christel Coton, maître de conférences et directrice du diplôme. Nous avons envoyé une lettre au président de l’université lui demandant de ne pas sélectionner les candidats. » Et si, finalement, tous les élèves qui postulent décident de s’inscrire en AES ? « Ce sera peut-être le deuxième temps de la mobilisation, positive la sociologue. Cette réforme ne doit pas empêcher les étudiants de suivre des études. »

À Lille, le débat porte sur la participation ou non aux commissions d’examen des dossiers chargées de sélectionner les bacheliers selon leurs notes, CV ou lettre de motivation. Le 29 mars, les enseignants-chercheurs de sept sections ont annoncé qu’ils refusaient de les organiser. « Le gouvernement présente la loi comme une réforme technique, nous pointons les problèmes et les incertitudes. Nous nous voyons comme des lanceurs d’alerte », explique Thomas Alam, maître de conférence en science politique. Dans son UFR, il faudrait classer plus de 2 500 dossiers. Et pas seulement en trois catégories : « oui », « oui si » et « non », mais hiérarchiser les étudiants. Comment distinguer le 654e candidat du 653e ou du 655e ? « On nous demande de faire un travail surhumain : 2 400 dossiers à examiner, si l’on prend 10 minutes par dossier, cela fait 400 heures de travail supplémentaires, calcule Laurence Le Douarin, maître de conférence en sociologie. Cela revient à déshumaniser le traitement de ces dossiers. » Un traitement d’autant plus déshumanisé que le ministère et les présidents d’université ont pensé préalablement à un « outil d’aide à la décision ». Cet algorithme permet à chaque établissement de définir ses critères prioritaires pour classer les dossiers. « C’est le principe de Parcoursup, résume Matthieu Hély, enseignant-chercheur en sociologie et président de l’Ases [1]. L’algorithme d’APB était un algorithme national. Avec Parcoursup, la sélection est décentralisée. Et contrôler cela est difficile. »

Refuser de participer aux commissions en laissant cet « outil » sélectionner les futurs étudiants ? Ou bien siéger dans ces instances pour rétablir un semblant de justice et participer à la sélection ? Pour Sébastien Charbonnier, professeur de philosophie en sciences de l’éducation, le choix est cornélien : « Certains estiment que participer aux commissions peut permettre de repêcher des élèves qui n’ont pas passé les attendus nationaux. » Élaborés par le ministère, ces « éléments de cadrage national » discriminent certains profils. « Surtout les bacheliers professionnels, explique-t-il. En sciences de l’éducation, les attendus requièrent de bonnes notes en histoire-géo, en sciences économiques et en philo, des matières qui ne sont pas fondamentales en bac pro. Évaluer les lettres de motivation en commission pourrait faire valoir leur motivation. »

Toutes les universités et tous les professeurs sont inégalement mobilisés. « La mobilisation des enseignants dépend de divers facteurs et en particulier de leur discipline, analyse Annabelle Allouch, sociologue à l’université de Picardie. L’opposition est plus prégnante dans les filières où l’on élabore des pensées critiques. Dans les filières plus clivées, comme la science politique, les enseignants viennent de la fac ou de grandes écoles. La trajectoire individuelle entre aussi en compte : ceux qui sont passés par l’université s’opposent davantage à cette réforme. » Pour l’enseignante-chercheuse, nous entrons dans un deuxième temps de la mobilisation des professeurs : « Lorsqu’ils voient le nombre de dossiers à trier, ils voient l’aspect concret de la réforme. Même ceux qui n’ont pas suivi les débats deviennent critiques : c’est un ressort pragmatique. » Un deuxième temps qui pourrait se jouer dans les jours à venir puisque, dès le mois de mai, les futurs bacheliers devront recevoir les premières réponses à leurs vœux.

[1] Association des sociologues enseignants du supérieur.

Éducation
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