Mai 68, (enfin) objet d’histoire

Une avalanche de publications célèbre le 50e anniversaire du « mouvement de Mai ». Où les historiens prennent le relais des mémorialistes, pamphlétaires et polémistes.

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Chaque anniversaire décennal de 1968 suscite une abondante production de livres (et de documentaires) (1). Selon le magazine professionnel Livres Hebdo, on compte cette année pas moins de 151 livres consacrés au « mouvement de Mai ». Ainsi, depuis 1978, chaque année en 8 a vu la parution de nombreux mémoires personnels d’acteurs des événements ou de pamphlets – certains, d’ailleurs, exigeant ni plus ni moins la « liquidation de 68 » (Luc Ferry, Régis Debray, Pascal Bruckner, etc.). Et, plus l’on avance dans le temps, de travaux d’historiens. Si certains se concentrent sur les mois de mai et juin 1968, des chercheurs, sous l’égide de l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, qui anima l’un des premiers séminaires sur la période à l’Institut d’histoire du temps présent entre 1994 et 1998, ont forgé la notion d’« années 68 », afin de « replacer l’événement dans la moyenne durée ».

Cette séquence contestataire va de 1962 à 1981, soit de la fin de la guerre d’Algérie à l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République. La Découverte réédite ainsi en poche l’excellente somme parue en 2008, 68, une histoire collective (1962-1981), sous la direction de Philippe Artières et de Michelle Zancarini-Fournel. De même, le travail d’Emmanuelle Loyer, ­L’Événement 68, réédité en poche par Flammarion, propose une collection d’archives de l’événement dûment ordonnées et ­commentées.

À quoi ressemble la livraison de ce cinquantième anniversaire ? Moins de mémoires personnels d’acteurs célèbres des événements (même s’ils sont parfois réédités cette année), la plupart ayant déjà publié leurs récits et souvenirs (souvent en 1998, et plus encore en 2008), à l’instar d’Alain Krivine, d’Alain Geismar, de Daniel Bensaïd, de Daniel Cohn-Bendit, d’Olivier Rolin et même du préfet de police Maurice Grimaud… Dans cette veine en nette diminution, on peut néanmoins lire cette année ceux fort intéressants d’Henri Weber, ancien dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire (notamment de son puissant service d’ordre) puis de la LCR, avant de rejoindre dans les années 1980 le PS et d’en devenir l’un des sénateurs (2).

Les volumes d’histoire proprement dits sont aujourd’hui l’œuvre d’une nouvelle génération de chercheurs nés juste après les événements. On citera notamment le volume de Ludivine Bantigny, 1968. De grands soirs en petits matins, dans la prestigieuse collection « L’Univers historique » des éditions du Seuil (3). Mais on doit surtout noter la parution d’histoires concernant non plus Paris, mais Lyon et Marseille (4), et plus encore de recueils passionnants de ­témoignages ­d’anonymes ou de militants politiques de base. En somme, les historiens semblent s’être – enfin ! – emparés d’une période événementielle particulière, la faisant ainsi devenir un objet d’étude quasi « normal » au sein de leur discipline.

Femmes, étudiants…

En effet, de nombreuses études plus spécifiques se concentrent sur un secteur institutionnel, intellectuel, ou une catégorie de population ayant pris part au mouvement, comme les femmes ou les militants. Ainsi, à propos de ce qui a précédé l’avènement du mouvement féministe et du MLF proprement dit durant les années 1970, on lira deux passionnants ouvrages : Filles de Mai (5), collectif, et L’Autre Héritage de 68. La face cachée de la révolution sexuelle, de Malka Marcovich (6).

De même, concernant les étudiants, soulignons la publication d’une recherche spécifique sur les « 33 jours » à la Sorbonne, considérés aujourd’hui encore comme l’épicentre du mouvement, dès le 3 mai, quand l’intervention de la police dans l’université – inédite depuis l’Occupation – et plusieurs dizaines d’interpellations d’étudiants entraînent une première manifestation sauvage boulevard Saint-Michel, qui rendra très vite le mouvement impossible à endiguer. On y découvre la vie bouillonnante à l’intérieur des murs, occupés par des étudiants inventifs dans leurs formes d’organisation et des intellectuels omniprésents (7).

Une étude plus particulière encore, et tout à fait intéressante, est celle qui privilégie l’étude du mouvement à partir des photos inédites et exceptionnelles des archives de France-Soir, et qui donnent à revoir l’événement des deux côtés des barricades, du point de vue des policiers et des manifestants, de la droite et de la gauche, du cœur d’une manifestation ou des toits de Paris (8).

Plus largement, une exposition (dont le catalogue constitue un véritable ouvrage de sciences sociales, sous la direction de l’historien Philippe Artières et de la conservatrice Emmanuelle Giry) donne à découvrir et à analyser les « archives du pouvoir », qui vont du ministère de l’Intérieur et de la police à d’autres administrations et documents divers. Où l’on verra que l’administration française travailla fort rigoureusement et intelligemment, en dépit de l’ambiance chaotique qui régnait à l’époque (9)…

Autre catalogue d’une magnifique exposition, visible en ce moment dans les lieux mêmes de l’« Atelier populaire des Beaux-Arts », qui créa les plus célèbres affiches du mouvement, Images en lutte. La culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968-1974) est un superbe ouvrage de sciences sociales et d’histoire de l’art, où les plumes de nombreux historiens côtoient les reproductions d’œuvres militantes de l’époque (10).

Bataille de mémoire

Mais il faut faire la part belle à deux ouvrages importants, plongées parmi les acteurs et militants restés anonymes (ou presque), au cœur de la contestation ouvrière, étudiante, féministe ou immigrée. À la fois poignant et passionnant, Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu (11) donne à entendre les émotions et les engagements, au cours des manifestations, répressions ou interminables réunions, de plus de cent cinquante témoins actifs, d’un enfant de la banlieue à un ajusteur, d’un cheminot à un élève des beaux quartiers, d’une jeune professeure de lycée à un appelé du contingent.

Dans la même veine et tout aussi intéressant, Changer le monde, changer sa vie. Enquête sur les militantes et les militants des années 1968 en France (12) se concentre sur les militants ordinaires des syndicats ouvriers, de l’extrême gauche et du mouvement féministe, à Paris, Marseille, Lyon, Nantes, Rennes et Lille.

Dans Communistes en 1968, le grand malentendu (13), l’historien Roger Martelli, spécialiste du PCF, s’essaie à expliciter la position délicate du Parti communiste. En Mai 68, le parti est pris entre deux feux face à ces « événements si déstabilisants » pour lui, entre l’extrême gauche, qu’il ne ménagea pas, et le pouvoir gaulliste, avec lequel il se trouvait à négocier, passant alors pour son allié objectif…

Enfin, on lira plusieurs essais sur l’événement 68 sous la plume d’intellectuels engagés de la génération suivante. Parmi eux, on attend toujours celui du philo­sophe Geoffroy de Lagasnerie, né en 1981, qui, loin de rejeter l’héritage contestataire de Mai 68, appelle plutôt à dépasser le mythe, susceptible selon lui d’empêcher d’agir et de militer aujourd’hui, comme il l’expliquait dans l’entretien d’ouverture de notre hors-série : « Il faut renvoyer Mai 68 au passé » (« Que reste-t-il de 68 ? », n° 67, toujours en kiosque). Il est rejoint en cela par Clémentine Autain, qui, en militante du temps présent, revendique une filiation avec Mai 68 – une « filiation » plutôt qu’un héritage, qui, rappelle-t-elle, est le legs des morts. Car son livre (14) est un constant va-et-vient entre cet hier toujours vivant et un aujourd’hui « marqué par un regain de la critique sociale et politique ».

C’est une réponse sur tous les fronts aux attaques « falsificatrices ou revanchardes » dont Mai 68 est la cible. Paradoxalement, les offensives haineuses des Zemmour et consorts, celles qui ont inspiré Nicolas Sarkozy, sont finalement les plus faciles à contrer. Plus redoutables sont les tentatives de récupération d’un mouvement ­« revendiqué positivement » comme un « éloge de ­l’individualisme et du consumérisme ». Façon Macron.

Et Clémentine Autain de rappeler surtout combien 1968 fut « un puissant mouvement d’insubordination dans la société tout entière », et d’abord la plus grande grève ouvrière. D’où la nécessité d’une « bataille de mémoire où se joue la conflictualité politique de notre époque ». Car, déplore-t-elle, les images de celle-ci sont largement minorées en comparaison des photos du Quartier latin : Mai 68 est devenu « un lieu d’invisibilité du monde ouvrier ».

(1) Voir Mai 68 et ses vies ultérieures, Kristin Ross (trad. Anne-Laure Vignaux), Agone, 2010.

(2) Rebelle jeunesse, Robert Laffont, 288 p., 19 euros.

(3) 464 p., 25 euros.

(4) Marseille années 68, Olivier Fillieule et Isabelle Sommier, Presses de Sciences-Po, 480 p., 25 euros ; Lyon en luttes dans les années 68. Lieux et trajectoires de la contestation, La Grande Côte, Presses universitaires de Lyon, 424 p., 20 euros.

(5) Le Bord de l’eau, 180 p., 15 euros.

(6) Albin Michel, 210 p., 18 euros.

(7) 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne, Jean-Philippe Legois, Syllepse, 192 p., 15 euros.

(8) Mai 68, l’envers du décor, Gründ, 248 p., 29,95 euros.

(9) « 68. Les archives du pouvoir », aux Archives nationales, du 3 mai au 22 septembre 2018.

(10) « Images en lutte. La culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968-1974) », aux Beaux-Arts de Paris, jusqu’au 20 mai. Sous la direction de Philippe Artières et d’Éric de Chassey, Beaux-Arts de Paris éd./ministère de la Culture, 832 p., 49 euros.

(11) Coordonné par Christelle Dormoy-Rajramanan, Boris Gobille et Erik Neveu, L’Atelier/Mediapart, 480 p., 29,90 euros.

(12) Sous la direction d’Olivier Fillieule, Sophie Béroud, Camille Masclet et Isabelle Sommier, avec le collectif Sombrero, Actes Sud, 1 120 p., 28 euros.

(13) Éd. Sociales, 296 p., 22 euros.

(14) Notre liberté contre leur libéralisme, Cerf, 112 p., 9 euros.


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