Dossier : Coupe du monde : Poutine, le foot allié

Coupe du monde : Poutine, le foot allié

L’autocrate de Moscou a besoin d’un événement grandiose pour un succès de prestige.

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Vladimir Poutine ne pourra pas faire la même erreur qu’à Sotchi en 2014 : pour les grandiloquents Jeux olympiques d’hiver, organisés à grands frais sur les rives de la mer Noire, la Russie avait aussi misé sur une première place sur le podium des nations médaillées. « Vous avez fait battre le cœur de millions de personnes, en les remplissant de fierté pour leur patrie », déclarait-il aux médaillés russes, limpide sur le rôle assigné au sport, à savoir nourrir le nationalisme russe, lui qui considère la fin de l’URSS comme la « plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Mais la fête fut gâchée deux ans plus tard, en juillet 2016, quand l’Agence mondiale antidopage concluait que le ministère des Sports russe avait « contrôlé, dirigé et supervisé les manipulations, avec l’aide active des services secrets russes ». Pour cette Coupe du monde de foot, la Russie ne peut guère espérer voir briller sa sélection, au 65e rang mondial au classement Fifa : aucune chance donc que Poutine s’essaie à imiter Mussolini en 1934, qui ne recula devant rien pour faire triompher sur son sol la Squadra Azzurra.

C’est donc avec l’accueil et l’organisation que la Russie compte impressionner la planète. Toute brèche dans l’isolement diplomatique où elle se trouve est bonne à prendre. Emmanuel Macron a d’ailleurs déjà annoncé qu’il irait soutenir les Bleus en Russie si la France « passe les quarts de finale ». Theresa May a plus de scrupules et de constance, car elle et les Royals resteront à Londres, en protestation contre l’empoisonnement de l’ex-espion russe Sergueï Skripal et sa fille Ioulia, le 4 mars à Salisbury, qu’elle attribue à l’État russe.

Cet épisode n’est pas le seul que l’autocrate de Moscou veut faire oublier. L’écrasement des rebelles d’Alep sous les bombes de son aviation de chasse, la guerre du Donbass en Ukraine et l’annexion de la Crimée, ses incessantes atteintes aux droits humains et à la liberté de la presse, ses immixtions dans les processus démocratiques occidentaux… Et sur le front intérieur, une situation économique engluée depuis des années. Dans un pays champion des inégalités (les 10 % les plus riches détiennent 77 % des richesses, soit le même niveau que les États-Unis, selon une étude de la banque Crédit suisse), où le taux de pauvreté remonte depuis 2012, où la corruption gangrène chaque strate de la société, le président russe va, une fois encore, abreuver une population accablée et sans perspectives d’une nouvelle dose d’excitation nationaliste et chauvine.

Plus de 5 000 journalistes étrangers couvriront l’événement, dans un pays situé au 148e rang sur 180 dans le dernier classement de Reporters sans frontières, qui y dénonçait, en mai, « l’atmosphère de haine et de paranoïa » et « la vulgate patriotique, néoconservatrice et volontiers complotiste » diffusées par les télévisions nationales, contrôlées par l’État. Parmi eux, peu nombreux sont ceux qui regarderont au-delà des stades. Faute de pouvoir rêver à une victoire avec une équipe reléguée au second plan depuis le démantèlement de l’Union soviétique, Poutine, assuré d’être président jusqu’en 2024 après sa réélection au début de l’année, a besoin d’un événement grandiose pour un succès de prestige. L’amnésie est aussi une vertu de la Coupe du monde.

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