H. M. Enzensberger : Réfractaire à l’autorité

L’autobiographie de Hans Magnus Enzensberger, grand écrivain, grand voyageur, hanté par « son » Allemagne, est enfin traduite.

Olivier Doubre  • 11 juillet 2018 abonné·es
H. M. Enzensberger : Réfractaire à l’autorité
© photo : Catherine Hélie/éditions Gallimard

Une traversée du XXe siècle. Ou, plus précisément, de la seconde moitié du siècle passé. Celle d’un Allemand, volontiers antiautoritaire, aujourd’hui âgé de 88 ans. Philosophe, romancier à ses heures, dramaturge et surtout poète, Hans Magnus Enzensberger, né dans la très réactionnaire Bavière en 1929, a écrit toute sa vie. Autant qu’il a parcouru le monde, de Cuba à la Norvège, de Moscou à Paris, ou à travers l’Europe orientale…

Le titre indique à lui seul le style de son existence. Un long Tumulte, presque ininterrompu. Tant de tumultes, dans la sage et quasi irrespirable Allemagne d’après-guerre d’abord, où il devient vite un membre important du Groupe 47 (1947-1967), sorte de clan informel de jeunes auteurs qui vont bouleverser et surtout reconstruire la littérature d’outre-Rhin, parmi lesquels l’immense Heinrich Böll (qui, comme lui, sera ensuite proche de la jeunesse révoltée des années 1960 et 1970), Günter Grass ou Ingeborg Bachmann. Il relativise l’influence de ce groupe, tant loué aujourd’hui par les critiques et historiens de la littérature : « Ce n’était qu’une minorité de gens qui, simplement, ne voulaient plus voir de nazis, un dispositif d’urgence sans doctrine esthétique et doté d’une doctrine politique essentiellement négative. »

Même type de considérations sur les sempiternelles commémorations des révoltes soixante-huitardes, « barbantes au possible », lui qui fut approché par des membres de la RAF, ou « bande à Baader », et joua un certain rôle dans les conflits entre factions de l’extrême gauche extraparlementaire. Il raconte ainsi, durant quelques pages à l’humour féroce mais tout en retenue, la seule manifestation à Francfort où il prit la parole, devant une foule d’ex-militants devenus de bons pères de famille grisonnants tout en ayant, parfois, gardé une certaine longueur de cheveux par fidélité à leur passé. Il conserve surtout de l’épisode un souvenir très embarrassé, lui qui est souvent considéré en Allemagne comme la dernière grande figure, encore un brin fidèle, des engagements de cette époque : « C’était insupportable de découvrir en moi un potentiel démagogique. J’ai remarqué à quel point cette masse et cette rhétorique du “bain de foule” m’étaient antipathiques. »

Outre le vif plaisir de lecture que procure ce texte savoureux, on découvre un Enzensberger qui « converse avec [lui]-même, jeune et vieux ». Les chapitres sont entrecoupés de nombreux poèmes, de réflexions ou de mises à jour de documents plus anciens, dans un livre construit sur « la technique du “dialogue des morts”, venue de l’Antiquité », mettant sans cesse en doute l’autorité, quelle que soit la forme qu’elle ait pu prendre selon les époques. Tumulte, en ce sens, est une fine leçon de vie, délivrée par un grand intellectuel allemand.­

Tumulte Hans Magnus Enzensberger, traduit de l’allemand par Bernard Lortholary, Gallimard, coll. « Du monde entier », 288 p., 22 euros.

Idées
Temps de lecture : 2 minutes

Pour aller plus loin…

Violences sexuelles : et si le « oui » ne valait rien ?
Idées 28 août 2025 abonné·es

Violences sexuelles : et si le « oui » ne valait rien ?

L’inscription de la notion de consentement dans la définition pénale du viol a fait débat l’hiver dernier à la suite du vote d’une proposition de loi. Clara Serra, philosophe féministe espagnole, revient sur ce qu’elle considère comme un risque de recul pour les droits des femmes.
Par Salomé Dionisi
Insaf Rezagui : « La France pourrait être poursuivie pour complicité si elle continue de soutenir Israël »
Entretien 27 août 2025 abonné·es

Insaf Rezagui : « La France pourrait être poursuivie pour complicité si elle continue de soutenir Israël »

Alors que l’Assemblée générale de l’ONU se réunit en septembre et que le génocide perpétré par Israël à Gaza se poursuit, la docteure en droit international public Inzaf Rezagui rappelle la faiblesse des décisions juridiques des instances internationales, faute de mécanisme contraignant et en l’absence de volonté politique.
Par Pauline Migevant
Le ressentiment, passion triste et moteur des replis identitaires
Société 29 juillet 2025

Le ressentiment, passion triste et moteur des replis identitaires

Dans ce texte puissant et lucide, l’historien Roger Martelli analyse les racines profondes d’un mal-être né des blessures sociales et de l’impuissance à agir. À rebours des discours simplificateurs, il en retrace les usages politiques, notamment dans la montée des extrêmes droites, qui savent capter et détourner cette colère refoulée vers l’exclusion et la stigmatisation de l’autre.
Par Roger Martelli
« Émotions et politique » : une sélection pour compléter notre numéro spécial
Sélection 29 juillet 2025

« Émotions et politique » : une sélection pour compléter notre numéro spécial

Des livres et des podcasts à lire et écouter, en complément du numéro d’été de Politis, consacré aux émotions qui innervent la politique.
Par Politis