L’insurrection douce, vivre sans l’État

Collectifs de vie, coopératives agricoles, expériences solidaires… Les initiatives se multiplient pour mener sa vie de façon autonome, à l’écart du système capitaliste. Juliette Duquesne est partie à leur rencontre.

François Rulier  • 4 juin 2025 abonné·es
L’insurrection douce, vivre sans l’État
Les habitants de l’éco-hameau de la Bigotière, sur la commune d’Epiniac (Ille-et-Vilaine).
© DR

Juliette Duquesne, journaliste, autrice et conférencière proche de Pierre Rabhi, est partie enquêter pendant deux ans sur ces initiatives nombreuses, plus ou moins connues, de groupes qui entendent vivre en dehors de l’autorité de l’État – à défaut de toujours pouvoir s’en défaire complètement. Il en ressort un ouvrage riche en propositions : six collectifs de vie, sept associations et coopératives agricoles ou encore quatre expériences communales dans l’Hexagone sont présentés à travers la parole de celles et ceux qui les animent, mais aussi de chercheuses et de chercheurs. Sans oublier un détour par le Chiapas, dans le sud du Mexique, auprès des Zapatistes, un mouvement aussi célèbre que difficile d’accès.

Si l’enquête sur ce mouvement insurrectionnel souffre de la discrétion dont s’entourent ses membres, la plongée dans les collectifs français bénéficie en revanche du recul de leurs adhérents. Ils exposent leurs espoirs et leurs satisfactions, tout comme les difficultés qu’ils doivent surmonter. Les échelles sont variables, d’une communauté de vie de quelques dizaines de membres aux mécanismes de démocratie délibérative déployés par la commune de Poitiers, forte de 90 000 habitants, en passant par des associations régionales ou nationales qui défendent la sécurité sociale de l’alimentation ou un modèle agricole alternatif.

Loin d’établir un inventaire à la Prévert, Juliette Duquesne tisse le fil des questionnements que l’on retrouve de façon récurrente dans l’ouvrage, et auxquels chaque initiative répond à sa manière. Tout en souhaitant y voir les manifestations d’un anarchisme revendiqué ou ignoré, l’autrice relate les tensions qui existent entre théorie et pratique : l’engagement politique pensé et intellectualisé est loin d’être systématique, voire est rejeté lorsque la pureté militante devient un fardeau.

Sans compter les aspirations personnelles de celles et ceux qui engagent leur vie, leur temps et leurs économies dans des communautés de vie, sans souhaiter devenir une vitrine politique. Une dialectique qui peut conduire à des oppositions fortes, notamment dans le cadre des initiatives illégales : faut-il accepter de négocier avec l’État pour pérenniser l’existant obtenu de haute lutte, par exemple dans la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ou refuser toute conciliation, vue comme de la compromission ?

"Démocratie du faire"

Plus généralement, la portée de ces initiatives est un sujet de réflexion constant : peut-on espérer une extension de ces collectifs comme autant de modèles pour un autre avenir ? Cette ambition est loin d’être consensuelle. Non seulement il règne une diversité de modes d’organisation (du refus des règles dans les épiceries autogérées de Saint-Denis à la création de la Scic de La Carline à Die, magasin coopératif appartenant à ses salariés), mais le degré d’autonomie lui-même est variable : du rejet de l’État à l’acceptation

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