Fabrice Nicolino : « Pour un soulèvement pacifique »

L’interdiction des pesticides chimiques, c’est maintenant ou jamais, estime Fabrice Nicolino, l’un des initiateurs de l’Appel des coquelicots, qui vise cinq millions de signatures.

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L’heure n’est plus aux demi-mesures et aux petits pas, aux délais concédés au bannissement de l’herbicide glyphosate, aux dérogations accordées aux insecticides néonicotinoïdes, aux promesses récurrentes de l’agro-industrie de s’amender. L’impact des pesticides chimiques sur les êtres vivants, l’eau, la terre et l’air est catastrophique : c’est une interdiction pure et simple de ces produits mortifères que réclame l’appel « Nous voulons des coquelicots ».

Journaliste, écologiste de toujours, Fabrice Nicolino a longuement travaillé sur ces questions. Il est notamment coauteur de Pesticides. Révélations sur un scandale français (Fayard, 2007) avec François Veillerette, président de l’association Générations futures, qui dénonce les atteintes des pesticides à la santé. Il peut aussi se féliciter d’un précédent en matière de mobilisation citoyenne massive, lui qui est à l’origine du mouvement qui a obtenu en 2011, en six mois, la loi établissant le moratoire sur l’exploration du gaz de schiste en France.

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L’Appel des coquelicots est accompagné de 100 premières signatures, dont volontairement beaucoup d’anonymes, « comme un miroir tendu à la société française tout entière ». Il ne se veut pas le cri de personnalités parisiennes, mais du plus grand nombre, précisent ses initiateurs, qui comprennent notamment Eric Feraille, président de la Fédération Rhône-Alpes de protection de la nature (Frapna), François de Beaulieu, de Bretagne vivante, François Veillerette, ainsi que deux paysans : Paul François, célèbre pour avoir gagné un procès contre Monsanto, et Marie-Lys ­Bibeyran, militante antipesticides.

L’appel est accompagné d’un livre-­manifeste, Nous voulons des coquelicots (éd. LLL). Un comité de soutien de poids doit se créer fin septembre, avec des organisations, des médias et des personnalités. Parmi les moins attendues : l’évêque de Troyes Marc Stenger, Didier Robillard, président de France Parkinson, ou la chanteuse Emily Loizeau, qui prépare une chanson pour accompagner cette campagne.

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Un appel contre les pesticides… Une pétition de plus ?

Fabrice Nicolino : Pas du tout ! Ce n’est pas une de ces pétitions que l’on signe puis qu’on oublie dans la minute qui suit. Nous avons voulu que l’adhésion à cet appel constitue un véritable engagement de la part des signataires, le but étant qu’ils deviennent des acteurs sociaux de l’accomplissement de son objet. Nous avons souhaité que cette interpellation n’écarte personne, pour toucher le plus grand nombre d’individus : les pompiers bénévoles de Douarnenez comme le club de belote d’Aurillac ou les sages-femmes de Colmar doivent se sentir concernés… Ce n’est donc pas un appel d’« écologistes », mais d’humains tout simplement. D’ailleurs, nous n’attaquons personne, ni les agriculteurs ni l’industrie chimique, ce n’est pas le propos : nous demandons purement et simplement l’interdiction des pesticides de synthèse.

Dès l’instant de sa publication (1), cet appel devient celui de toutes et de tous. Il n’appartient à personne. L’association Nous voulons des coquelicots que nous avons créée pour le porter n’existe que pour s’assurer du respect de son intégrité. Elle a par ailleurs lancé la confection par un atelier de réinsertion de dizaines de milliers de coquelicots en tissu de récupération, qui pourront s’accrocher à la boutonnière : l’objet symbole de cette campagne, qu’il s’agit de rendre viral comme le fut la petite main de SOS Racisme dans les années 1980.

Qu’attendez-vous de ces signataires-acteurs ?

Qu’ils agissent de leur propre initiative afin de constituer ce mouvement social. Nous souhaitons qu’ils suscitent des milliers d’événements de toutes taille et nature, façon Téléthon, qui marqueront la montée en puissance de l’appel. Depuis la dame qui placera un dessin de coquelicot à sa fenêtre jusqu’à de vastes rassemblements. Toutes les idées sont bonnes à prendre. Pour notre part, nous n’en donnons qu’une seule : se retrouver chaque mois, à la même heure et le même jour, sur les places des villes et villages où nous habitons, porteurs du coquelicot symbole de la campagne (2).

Qu’est-ce qui vous laisse croire que l’opinion est prête à une telle mobilisation ?

Les gens se sentent de plus en plus concernés. Les derniers chiffres de l’Agence bio montrent que 91 % des Français ont consommé du bio au moins une fois l’an dernier, et 16 % quotidiennement, contre 10 % en 2015 : c’est une révolution alimentaire sans équivalent dans le pays ! Ils sont aussi touchés de très près parce que les pesticides sont aujourd’hui considérés comme un problème de santé publique. Ce sont toutes ces personnes que nous visons.

Quel objectif vous donnez-vous ?

Nous pensons sérieusement qu’il est possible, sans trop de difficulté, d’atteindre deux millions de signatures via les réseaux que nous avons mobilisés, dans les domaines de l’environnement, bien sûr, mais aussi de la santé, de la solidarité internationale, et même du monde paysan et de la religion.

C’est un nombre important, mais l’objectif final est néanmoins beaucoup plus ambitieux, puisque nous visons cinq millions de signataires en deux ans. Il s’agit d’un soulèvement pacifique. Et nous espérons bien qu’il fera tache d’huile, pour dépasser les frontières de l’Hexagone, voire trouver une répercussion mondiale.

C’est un chiffre considérable…

Oui, mais devant l’énormité de l’enjeu et l’urgence absolue, c’est maintenant ou jamais. Veut-on se résigner à n’avoir bientôt plus dans le ciel que des pigeons et quelques drones ? Il devient aujourd’hui parfaitement anormal d’assister sans rien faire à la destruction de la vie. Nous avons bien conscience qu’il s’agit d’un pari sur l’état de santé de la démocratie française. Cinq millions de signatures, ce serait du jamais vu en France, la manifestation d’une société debout réclamant une action immédiate. Et si cette campagne devait marcher, elle montrerait une voie pour refaire de la politique en France.

Il s’agit donc, par cet appel massivement signé, d’envoyer un message surpuissant aux décideurs. À la hauteur de l’enjeu, mais également irrécusable de leur part. Il n’y aura aucune discussion d’aucune nature, aucune « négociation » avec qui que ce soit. Tout est dit dans l’appel : nous demandons l’interdiction des pesticides de synthèse. C’est une affirmation. Discuter des alternatives – et elles existent – n’est pas notre propos.

(1) Voir ici. Charlie Hebdo, hebdomadaire auquel collabore Fabrice Nicolino, le publie également le 12 septembre au sein d’un numéro spécial.

(2) Rendez-vous sur le site nousvoulonsdescoquelicots.fr pour plus d’information. On peut aussi y acheter les badges coquelicot pour 2 euros pièce. La fabrication coûtant un peu plus de 1 euro, c’est la seule source de financement de cette campagne.

Fabrice Nicolino est président de l’association Nous voulons des coquelicots


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