Zéro pesticide, urgence vitale

C’est l’hécatombe autour des champs : insectes et oiseaux disparaissent massivement. Accusée, la chimie industrielle. Un mouvement citoyen demande leur interdiction.

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C’est le test du pare-brise, celui que tout automobiliste de plus de 40 ans a pratiqué involontairement : sur la route des vacances, il fallait auparavant s’arrêter toutes les deux heures pour nettoyer la vitre des insectes écrasés. Aujourd’hui, combien de fois ?

Il y a un an, une équipe internationale publiait dans la revue scientifique Plos One les résultats d’une rigoureuse étude réalisée dans les campagnes allemandes, et qui a estomaqué jusqu’aux spécialistes du monde vivant : en trois décennies, les populations d’insectes volants ont chuté de 80 %. Précision majeure : les 63 sites où les chercheurs ont travaillé pendant deux ans se trouvaient dans des aires protégées mais environnées de champs cultivés.

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Ces scientifiques ont également analysé les facteurs pouvant expliquer cette hécatombe : le dérèglement climatique, la nature des sols, l’évolution de la diversité végétale des parcelles, la présence de parasites ou de virus, etc. Mais rien qui puisse être corrélé de manière satisfaisante aux observations. La hausse des températures tendrait même à dynamiser les populations d’insectes, comme on le constate par ailleurs. En revanche, le changement des pratiques agricoles, et particulièrement la généralisation à partir de 1994 des insecticides néonicotinoïdes, accompagne l’écroulement des populations d’insectes. Et, comme les grands pays agricoles européens ont connu des évolutions similaires, ces résultats sont probablement représentatifs de ce qui s’y passe aussi. « Nous sommes face à une catastrophe imminente », s’alarment les scientifiques.

Si la puissance statistique de cette étude ne suffisait pas, plusieurs autres travaux renforcent l’hypothèse d’une responsabilité majeure des pesticides. En France, la zone atelier Plaine et Val de Sèvre (Deux-Sèvres) du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) est en observation depuis plus de deux décennies : les chercheurs constatent que des espèces de carabes agricoles ont vu leur population chuter de 85 % en vingt-trois ans !

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Emblématique parmi les insectes, l’abeille. Une abondante documentation accuse les néonicotinoïdes dans le phénomène de mortalité massive des essaims depuis des années. Une revue d’articles scientifiques lancée par la Commission européenne concluait, en 2013, que les trois néonicotinoïdes dominants (clothianidine, imidaclopride et thiaméthoxame) « représentent un risque inacceptable pour les abeilles ». La sanction a été confirmée par une compilation de 1 500 études de tous horizons publiée en février 2018 par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) : dans presque tous les cas de figure, l’exposition aux néonicotinoïdes présente un risque pour les abeilles. Alors que la mortalité dans les ruches à la sortie de l’hiver était en général inférieure à 5 % jusqu’au début de la commercialisation de ces produits, elle atteint jusqu’à 90 % certaines années.

Près de 80 % des cultures alimentaires mondiales sont dépendantes des insectes pollinisateurs tels que les abeilles. À cette menace économique s’ajoute la perspective d’effondrement d’écosystèmes entiers, comme le pressentent de nombreux chercheurs : les insectes sont les aliments d’un grand nombre d’oiseaux, d’amphibiens, de reptiles, de poissons, etc.

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Nouveau test, pour ceux qui fréquentent la campagne : combien de chauves-souris dans les airs au crépuscule ? Faute de nourriture, entre autres causes, le nombre de ces insectivores a chuté lui aussi : 40 % d’individus en moins en France depuis dix ans, relève l’Observatoire national de la biodiversité (ONB) dans son bilan 2018.

Autre effet en cascade, en mars dernier, le CNRS et le Muséum national d’histoire naturelle, par le suivi de deux réseaux d’observation, constataient une « disparition massive […], à une vitesse vertigineuse », des oiseaux en France : en vingt-cinq ans, leurs populations ont diminué d’un tiers à la campagne. Les espèces spécialisées « agricoles » sont les plus affectées. Sur la zone d’étude Plaine et Val de Sèvre, la perdrix est quasiment décimée. Et si les espèces généralistes sont aussi fortement touchées dans les zones de culture, elles ne montrent pas de déclin au niveau national : la diminution est donc propre au milieu agricole, sans doute en lien avec l’effondrement des insectes. On est « proche de la catastrophe écologique », s’écrient les chercheurs. Là encore, des indices clairs accusent les pesticides, ce que ­corroborent d’autres travaux démontrant le lien entre l’introduction des néonicotinoïdes et le déclin des oiseaux.

Plus largement encore, la Worldwide Integrated Assessment (Évaluation ­mondiale intégrée), menée par un groupe d’une vingtaine de chercheurs, s’est intéressée aux invertébrés terrestres et aquatiques « non ciblés » par les pesticides. Conclusion, en 2014 : « Il existe suffisamment de connaissances pour conclure que les niveaux actuels de pollution par les néonicotinoïdes et le fipronil [autre insecticide] s_ont susceptibles d’avoir des impacts biologiques et écologiques négatifs à grande échelle et sur une vaste gamme de ces espèces. »_

Les vertébrés sont aussi dans le viseur. Dont les humains concernés par l’exposition directe ou indirecte. Des traces de pesticides sont détectables sur 100 % de la population française, estime l’Institut de veille sanitaire. Et les pathologies liées à l’exposition aux pesticides sont nombreuses : cancers, trouble de la fertilité et du comportement, diabète, obésité, autisme, maladie de Parkinson, etc.

Devant ce tableau accablant, l’interdiction des néonicotinoïdes en France depuis le 1er septembre, et bientôt dans l’Union européenne (le 19 décembre), est une amère bonne nouvelle. D’abord parce que les ravages sont déjà considérables et que, en raison de leur persistance extrême dans la terre, l’eau et les organismes vivants, ces molécules resteront mortifères pendant longtemps. Et puis, surtout, le très puissant lobby de l’agrochimie a obtenu des sursis, voire de vraies voies de contournement. Ainsi, seuls les trois néonicotinoïdes dominants sont interdits par l’Union. Et, si la France les a tous bannis, elle s’autorise des « dérogations » jusqu’en 2020.

Par ailleurs, les industriels poussent déjà de nouvelles molécules susceptibles de prendre la relève. Résistance acharnée à l’interdiction puis remplacement : le processus dure depuis six décennies, scandé par les interdictions successives du DDT, de l’atrazine, du chlordécone, etc. (1). Et, en dehors des insecticides, qui menacent la biodiversité à des échelles considérables, le tristement fameux herbicide glyphosate (cancérogène probable) reste autorisé au moins pour cinq ans dans l’Union. Y compris en France, où Nicolas Hulot avait défendu une interdiction sous trois ans : les députés LREM ont refusé en mai dernier d’acter cette date butoir dans la loi.

La complaisance et l’impuissance des gouvernements avec les pesticides s’illustrent jusqu’à la caricature avec le plan Ecophyto, lancé en 2008 à la suite du Grenelle de l’environnement. Il ambitionnait de réduire de 50 % les volumes appliqués d’ici à 2018 – « si possible », a imposé in extremis l’agro-industrie. Résultat : l’échec est humiliant, on a enregistré 12,4 % d’augmentation entre 2009 et 2017. Un Ecophyto 2 a été lancé en 2015, repoussant à 2025 l’échéance d’une division par deux, et toujours aussi peu coercitif. « Il est temps d’arrêter le grand manège des pesticides et de développer des alternatives soutenables (2) pour nourrir la planète », affirmait dans une tribune un collectif de chercheurs internationaux (3), rejoignant l’exigence d’une interdiction définitive qui s’exprime désormais de plus en plus fort dans la société.

(1) Lire Nous voulons des coquelicots, Fabrice Nicolino et François Veillerette, LLL, 128 p., 8 euros.

(2) Elles existent et à grande échelle. Politis y reviendra rapidement.

(3) Le Monde, 21 mars.


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