Joan W. Scott : « La laïcité a rigidifié l’inégalité de genre »
L’historienne américaine Joan W. Scott montre comment le discours sur la séparation entre sphères publique et religieuse a été utilisé pour asseoir la subordination des femmes.
dans l’hebdo N° 1520 Acheter ce numéro

Professeure émérite au prestigieux Institute of Advanced Study de Princeton (États-Unis), Joan W. Scott a étudié par le passé l’histoire de l’inégalité entre les hommes et les femmes tout au long des XIXe et XXe siècles, en France et plus largement en Occident. Elle répond aujourd’hui aux thuriféraires du « choc des civilisations » et autres militants anti-islam, qui veulent faire croire que l’égalité de genre aurait été, de tout temps, une garantie offerte par la laïcité.
Vous insistez dans votre livre sur le fait que l’inégalité de genre a été fondamentale dans la séparation de l’Église et de l’État, qui, en 1905, va inaugurer la modernité occidentale. Comment cette inégalité de genre a-t-elle été formulée ?
Joan W. Scott : Essentiellement en termes de séparation des sphères féminine et masculine, telle qu’elle a été édictée dès la fin du XVIIIe siècle et plus encore au XIXe. Les hommes étaient en charge du marché, des affaires, de la politique et du domaine public. Les femmes étaient repliées sur la sphère privée, celle de la famille, du foyer, des enfants, du sexe… Et, au moment de la séparation de l’Église et de l’État, les femmes étaient associées à la religion, car les concepteurs de cette mesure les considéraient comme ayant d’abord une sensibilité religieuse, non seulement en France, mais aussi aux États-Unis ou en Angleterre.
Aux États-Unis, toutefois, cette sensibilité religieuse était davantage conçue comme pouvant conférer un peu de douceur au capitalisme. Les femmes étaient perçues comme « the heaven in a heartless world » (« le paradis dans un monde sans pitié »). Elles apportaient quelque chose de finalement positif à la société, malgré l’inégalité fondamentale
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