Dans les arcanes d’une industrie taboue

Avec « Mon pays fabrique des armes », diffusé ce soir sur France 5, Anne Poiret livre un documentaire éclairant sur le commerce des armes, fleuron de l’industrie française. Et peu importe que ces armes servent à anéantir les populations civiles.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


Elle fabrique, et elle exporte des armes. La France est même devenue le troisième exportateur mondial d’armement. Sous sa mandature, François Hollande a vendu plus d’armes que tous ses prédécesseurs, multipliant par quatre le nombre de commandes. Un marché qui emploie 165 000 salariés. Mais que sait-on de cette industrie ?, pose d’emblée la réalisatrice, Anne Poiret. « C’est une industrie qui n’a pas besoin que les médias s’intéressent à elle, pointe Christian Mons-Catoni, ancien industriel de l’armement. En l’occurrence, on essaye d’éviter de trop parler de ce que l’on fait. » Difficile, en effet, de concilier la promotion de cette industrie et les valeurs humanistes ! Tout est couvert alors par le secret défense, dans cette industrie taboue, aussi florissante que le luxe ou la gastronomie, qu’Anne Poiret s’efforce d’éclaircir dans ce documentaire, « Mon pays fabrique des armes »

À lire aussi >> Notre dossier « Plaider la paix, vendre des armes »

Premières questions : où fabrique-t-on des armes, où se trouvent les usines et leurs salariés ? Une dizaine de groupes sont répartis sur la France. Du côté de Bordeaux, à Mérignac, chez Dassault, pour le Rafale, symbole des succès à l’exportation. « C’est un beau produit », juge un employé. À Bourges, c’est Nexter et MBDA, le plus grand vendeur de missiles en Europe, et premier employeur local. À Cherbourg, c’est CMN pour les navires de guerre. Partout, il est impossible d’entrer dans ces lieux, de filmer et l’on devine très vite combien la réalisatrice, prix Albert-Londres en 2007 pour « Muttur : un crime contre l’humanitaire », a dû se confronter aux silences et contourner les sentiments, les embarras, obtenir autre chose que des propos laconiques. Elle parvient néanmoins, sobrement, à décortiquer, révéler ce qui demeure sous silence, non sans mal, sans tomber dans la spectacularisation m’as-tu-vu de « Cash Investigation ». Non sans mal donc. 

Comme les industriels, chez les politiques, chez les ministres de l’Intérieur, pas un seul ne veut s’exprimer. Silences d’autant plus regrettables qu’en France, l’État a son mot à dire sur toutes les ventes d’armes, même dès l’entame des démarches commerciales.

Les plus gros acheteurs sont l’Inde, l’Arabie saoudite, le Qatar et l’Egypte. Mais surtout, on évite de s’interroger sur le devenir de ces armes. Peu importe que l’Arabie saoudite bombarde les populations civiles depuis quatre ans, provoque une crise humanitaire terrifiante au Yémen. Il n’y a guère que les ONG pour s’intéresser au destin des armes.

Faire fructifier les affaires dans les zones de conflit

En s’appuyant principalement sur le Traité sur le commerce des armes (TCA), ratifié en 2014, signé par 130 pays (mais pas, notamment, par les États-Unis, leader mondial sur le marché), censé mettre des limites aux ventes d’armes quand il y a un risque de guerre. Un traité méprisé au nom de l’économie, des emplois, des contrats juteux. Pour François Hollande, il n’y a pas de problème. « Certains nous disent “faut-il exporter des armes ?”, demandait-il encore à l’occasion d’une visite chez MBDA, juste avant la fin de son mandat. C’est un sujet que je comprends. Est-ce bien notre rôle de vendre des armes ? Oui, c’est notre rôle. Parce que si nous ne vendions pas un certain nombre de matériels, le risque c’est que d’autres le fassent à notre place. » Faudrait pas se gêner alors.

Aujourd’hui, l’ancien locataire de l’Élysée ne veut pas revenir sur le sujet. Le nouveau locataire, Emmanuel Macron, non plus. Malgré sept mois de relances, Florence Parly, ministre des Armées, n’a toujours pas répondu aux sollicitations d’Anne Poiret. Tout comme Jean-Yves Le Drian, grand chef d’orchestre des ventes. En attendant, on continue de tirer sur les Yéménites, sur les manifestants égyptiens, de faire fructifier les affaires dans les zones de conflit et les régimes liberticides. À grands renforts d’armes tricolores, des armes clairement identifiées.

Et si la réalisatrice éclaire son téléspectateur sur cette omerta générale, elle filme aussi remarquablement ce marché sombre et sans morale, hypocrite, où se mêlent droit international, l’affaire des rétrocommissions de Karachi, les frégates de Taïwan et les répressions… Un documentaire qui résonne aussi étrangement avec l’actualité, et l’assassinat du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, commandité par Riyad. Si Donald Trump, dit tout et son contraire pour préserver ses relations commerciales avec l’Arabie Saoudite, la France se contentera d’explications exhaustives et transparentes.

« Mon pays fabrique des armes », d’Anne Poiret, ce mardi 23 octobre, sur France 5, à 20h50 (1h12). Et en replay jusqu’au 30 octobre.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents