« Le site de l’Affaire du siècle a été véritablement pris d’assaut »

L’appel de soutien à l’Affaire du siècle, recours de quatre ONG contre l’État pour inaction climatique, a passé le cap des 2 millions de signatures. Ce qui en fait la plus grosse mobilisation en ligne enregistrée en France. Comment ces signatures ont-elles été recueillies ?

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La mobilisation en ligne de soutien à l’Affaire du siècle a dépassé le 10 janvier les 2 millions de signatures. Ce recours en justice lancé le 17 décembre contre l’État français pour inaction climatique par les ONG Notre affaire à tous, Greenpeace France, la Fondation pour la nature et l’homme et Oxfam France, est devenu quelques heures après son lancement la plus grosse mobilisation en ligne jamais répertoriée en France.

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De quoi susciter des doutes, des craintes, et même parfois, chez certains internautes, de la suspicion : est-il techniquement possible de réunir plus de 700 000 signatures en 24 heures ? Comment la plateforme de signatures gérée par Greenpeace fonctionne-t-elle ? Pourrait-il y avoir eu des erreurs dans le comptage ou le recueil de signatures ? Greenpeace garantit avoir recueilli 2 millions d’adresses valides. Les explications de Alexis Chailloux, responsable du pôle digital à Greenpeace.

À partir de quel moment avez-vous noté que cette mobilisation en ligne soulevait une polémique concernant le recueil des signatures ?

Alexis Chailloux : Je n’ai pas constaté de polémique. Certains de nos détracteurs habituels ont relayé des articles à charge, factuellement inexacts (l’un arguait ainsi que l’initiative n’avait recueilli que 44 tweets, alors qu’une recherche rapide permet de trouver des tweets viraux, comme celui de Brut qui a recueilli plus de 10 000 retweets). Ces articles proviennent de sites coutumiers des infox et/ou portés par des gens qui se présentent comme « climato-réalistes ». Nous n’avons pas réagi directement à leurs auteurs ; en revanche, nous veillons à répondre aux internautes et journalistes qui nous ont adressé leurs questions. Nous avons également ajouté une FAQ sur le site sur la façon dont sont comptabilisées les signatures.

C’est donc Greenpeace France qui héberge la plateforme L'Affaire du siècle ?

Au nom des quatre associations co-requérantes, oui. Nous avons développé le site web de l’Affaire du siècle de manière ad hoc. Ce site contient l’appel à soutien, qui a largement été relayé, mais aussi le texte de la demande préalable, des exemples de procédures victorieuses dans d’autres pays, une FAQ… La base de données est commune aux quatre ONG de l’Affaire du siècle, et c’est toujours ce collectif dans son ensemble qui s’adresse aux signataires. Elle est strictement étanche des bases de données de chacune de nos organisations. Nous nous sommes même engagés à détruire la base de données une fois que la procédure juridique sera terminée. Une précaution extrêmement rare !

700 000 personnes ont signé l’appel en 24 heures : comment expliquez-vous un succès aussi explosif ?

Cette mobilisation sans précédent peut s’expliquer par la préoccupation grandissante de l’opinion publique pour le changement climatique, suite aux incendies et inondations dramatiques de l’été dernier qui ont touché l’Europe et la France, le rapport du Giec et la démission de Nicolas Hulot. Les marches pour le climat organisées chaque mois depuis lors avaient déjà enregistré un nombre de personnes rarement atteint.

En ce qui concerne le site de l’Affaire du siècle, il a été littéralement pris d’assaut : 1,6 million de visiteurs uniques se sont rendus sur le site entre le 18 et le 20 décembre. Je travaille depuis quatre ans chez Greenpeace, je n’avais jamais vu un tel trafic ! C’est le signe d’une mobilisation hors du commun, en particulier sur les réseaux sociaux (50 % du trafic provenant de Facebook, 10 % de Youtube, 10 % d’Instagram, 4 % de Twitter). La vidéo de lancement a été partagée par 80 000 personnes et vue 2 millions de fois (+ 13 millions en tout) lorsque nous l’avons postée sur la page Facebook de Greenpeace France. Du jamais vu sur notre page, là encore.

Comment avez-vous procédé pour anticiper la charge des signatures ?

La Fondation pour la nature et l’homme, co-requérante de l'Affaire du siècle, nous a fait part de son expérience dans le cadre de la campagne « Osons » lancée par Nicolas Hulot avant la COP 21, pendant laquelle son site avait subi un très fort pic de connections, fragilisant l’architecture mise en place, pourtant conséquente (12 machines, dont 2 serveurs de base de données et 10 serveurs web en répartition de charge). Pour améliorer cette architecture, la FNH a, par la suite, dû améliorer cette architecture pour supprimer les goulots d'étranglement.

Fort de cette expérience, nous avons collectivement opté pour un dispositif léger, permettant d’éviter ces goulots. Nous avons loué trois machines : l’une pour héberger le serveur web Wordpress et les scripts de traitement, et deux autres en répartition de charge, hébergeant des proxy devant intercepter tout le trafic statique du site (les pages, images et tout ce qui ne nécessite pas de traitement par du code). Les signatures sont directement passées au serveur de traitement qui les stocke immédiatement dans des fichiers plats (de simples fichiers texte) évitant ainsi d'utiliser un serveur de base de données. Traiter la signature aussi rapidement permet également de renvoyer la réponse au navigateur web immédiatement et donc de pouvoir couper la connexion, soulageant aussi la charge au niveau communication réseau. Sur la machine de traitement, un autre programme qui tourne en tâche de fond récupère ces fichiers texte et traite les signatures à sa propre vitesse. Un autre valide les totaux et maintient le compteur.

Autrement dit, nous avons choisi de dédoublonner les adresses a posteriori (vous pouvez entrer à dix reprises votre adresse email, elle ne sera comptabilisée qu’une seule fois), pour éviter que le site soit inaccessible en cas de pic de charge. A posteriori ces choix se sont avérés plus que pertinents. Malgré une charge exceptionnelle (20 000 personnes connectées simultanément au plus fort de l’activité), l'infrastructure a parfaitement tenu. Si nous avions vérifié l'adresse email au moment de la saisie sur le formulaire, il est à parier que le site serait tombé au moment du lancement. Rien de tel ne s'est produit, aucune interruption de service, pas même une minute. Maintenant que le trafic tourne entre 20 000 à 50 000 personnes par jour, on pourrait passer à un système qui vérifie la saisie des adresses mail dès le remplissage du formulaire. Cela serait néanmoins risqué en cas de nouveau pic de visibilité.

Comment avez-vous donc vérifié l’existence des adresses électroniques ?

Nous envoyons un mail de confirmation pour vérifier que l’adresse existe. Si elle n’existe pas, on reçoit un « bounce » ou message d’erreur et l’adresse est rayée de la liste. Ce qui permet d’écarter toutes les adresses fantaisistes – et il y en a beaucoup, certains ont essayé d’en envoyer en masse, nous les avons écartées immédiatement – mais aussi tous ceux qui se sont trompés en tapant leur adresse. Sur les 2 millions, peut-être 15 à 20 000 personnes ont fait des fautes de frappe. En revanche, nous avons choisi de ne pas demander une validation de la signature via un clic dans l’email de confirmation. En effet, le serveur par lequel nous envoyons les emails est nouveau sur le réseau (avec une adresse IP donc), ce qui a conduit à ce que beaucoup de nos envois se retrouvent en spam ou en boîte secondaire. L’email demandant un retour de confirmation n’aurait sans doute même pas été vu par la majorité des signataires. Nous avons également mis en place différentes sécurités pour éviter l’envoi d’adresses email en masse, dont un captcha, test pour éviter les robots (qui apparaît en bas à droite de l’écran).

Le choix de ce système amoindrit-il le succès de l’appel ?

Aucunement, il suffit de jeter un œil aux chiffres de trafic : 1,6 million de visiteurs uniques en 3 jours, c’est exceptionnel !

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