Le feu sous la glace

Ce qui est nouveau en Algérie, c'est que le régime, ses dignitaires et les hauts gradés de l’armée sont explicitement dans le collimateur.

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Jusqu’à peu, on blaguait encore dans les rues d’Alger sur ce « président en pyjama ». Une gêne régulière se faisait certes sentir ces dernières années à chaque apparition – comme on dit des fantômes –, mais les Algériens sont tellement habitués à l’hypocrisie officielle que l’humour des faubourgs a toujours constitué un bon remède contre le cynisme. Cette fois, à l’annonce de la candidature d’Abdelaziz Bouteflika pour briguer un cinquième mandat (annonce qu’il n’a pas faite lui-même, et pour cause), finies les petites blagues. Au-delà de la colère, les Algériens savent qu’une époque se termine sans que personne ne sache comment en sortir.

L’Algérie – qui ne s’était pas inscrite dans ce que l’on avait appelé « le printemps arabe » – connaissait régulièrement des mouvements sociaux, des mouvements de grève ou des contestations d’une fraction de la jeunesse contre le chômage. En revanche, les critiques portant sur la nature du régime, les revendications démocratiques, les exigences de liberté étaient rapidement mises sous étouffoir. Même si la presse écrite algérienne est relativement libre, les militants des droits de l’homme en savent quelque chose. Les récents rassemblements, aux mots d’ordre strictement politiques, sont donc en soi un événement remarquable.

D’abord parce que le régime, ses dignitaires (et parfois membres de leurs familles) et les hauts gradés de l’armée sont explicitement dans le collimateur : chacun sait qu’en haut certains se gavent et que tous les « clans » (en Algérie on parle de clans, sans avoir besoin de dire lesquels) se tiennent les uns les autres. Nourrie grâce à l’argent des hydrocarbures, la grande entente va être de plus en plus difficile à maintenir quand, effondrement des cours oblige, les rendements chutent…

Surtout, l’annonce présidentielle sonne comme les derniers soubresauts d’un régime sous perfusion. Ce qui signifie la fin de la glaciation issue de la guerre civile des années 1990 (amnistie des islamistes repentis, captation de pans entiers du commerce algérien par ces derniers, civils laïques neutralisés par la peur de la violence et préoccupés d’abord par leur vie familiale). On doit se réjouir que la glace craque enfin. Mais les Algériens savent qu’ils marchent sur des œufs. D’ailleurs, un des principaux mots d’ordre de la manifestation fut « silmiya ! » (« pacifique ! »). Comment tourner la page sans violence ? Voilà l’enjeu dont est parfaitement conscient tout un peuple.


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