Cette France d’en bas

Dans un roman-photo âpre, Les Racines de la colère, Vincent Jarousseau brosse un tableau des classes populaires dans un territoire meurtri, entre hier et aujourd’hui.

A u printemps 2016, Emmanuel Macron, alors ministre de ­François Hollande, lance son mouvement En marche ! Le choix de ce nom est lourd de sens. C’est une injonction : il faut bouger pour s’en sortir », écrit Vincent Jarousseau en préambule à ce roman-photo, Les Racines de la colère – clin d’œil évident au roman de Steinbeck. Quelques mois avant l’élection d’Emmanuel Macron à la présidence de la République, le photographe est arrivé à Denain, petite cité d’environ 20 000 habitants, dans le nord de la France, à trois encablures de Valenciennes. Objectif : raconter les gens, partir à la rencontre de ceux qui ne lui « ressemblent pas, non pour juger mais pour comprendre », raconter des trajectoires dans une ville particulière, qui a perdu un tiers de sa population et s’apprête à se donner au Front national, rapporter les distorsions entre un discours politique et médiatique prégnant et les réalités sur le terrain.

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Denain est une petite ville qui n’a rien de fantôme mais qui vit avec les stigmates de son passé – comme le retrace dans un chapitre liminaire une courte bande dessinée d’Eddy Vaccaro. Au cœur d’un vaste bassin industriel, entre mines de charbon et sidérurgie, les lieux ont connu leur apogée dans les années 1970. Dans cette période de plein-emploi, Usinor s’affichait en fleuron de la production d’acier sur un site long de dix kilomètres. Denain comptait alors quatre cinémas, autant de dancings, une prospérité sans égale. Jusqu’à ce qu’en 1978 la direction décide la suppression de 5 000 emplois sur les 6 790 de l’usine. Un monde qui s’écroule pour des milliers de familles. Manifestations et affrontements suivront. En vain. François Mitterrand ayant abandonné l’idée d’une nationalisation, le site ferme ses portes en 1985. Il est entièrement démonté et réinstallé en Chine. Aujourd’hui, la ville crève de ses blessures. Avec un taux de chômage de 34,7 %, un taux de pauvreté de 44,5 % et un niveau d’études où les sans-diplôme représentent 47,2 % des habitants. Les promesses non tenues et la faiblesse des politiques publiques n’ont jamais redynamisé le bassin.

Au second tour de l’élection présidentielle, quand Vincent Jarousseau planche déjà sur son reportage, Marine Le Pen devance largement (57,46 %) Emmanuel Macron (avec un taux d’abstention de 34,47 %). « Denain est emblématique de cette France que certains ont qualifiée de “périphérique”, observe le photographe. Ni complètement urbaine ni rurale, éloignée des centres de décision et du pouvoir, Denain, c’est la France des plans sociaux, de l’abstention et du vote FN, des habitants qui s’organisent en une sorte de “contre-société”, attachés pour certains à l’enracinement social et familial, à des valeurs traditionnelles. On est très loin du projet présidentiel d’En marche ! et de ce qu’il valorise, à savoir la mobilité. »

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