Les désarrois de l’élève Macron

Tant mieux si Notre-Dame est sauvée. Mais ces sommes gigantesques sorties en un claquement de doigts par les Pinault, Arnault, Bettencourt et consorts font ressurgir une réalité que l’on s’efforce le plus souvent de cacher.

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Même la cour élyséenne, d’un naturel plutôt idolâtre, en convient : le Président a perdu de sa superbe. Ses proches ont du mal à comprendre sa logique. Il lui aura fallu dix jours pour reprendre ses esprits après le dramatique incendie de Notre-Dame, et se soumettre à un exercice qu’il disait exécrer : le face-à-face avec la presse. Pour « être challengé », disent ses communicants dans la novlangue qui est la leur. Traduction : il accepte enfin de répondre à des questions de journalistes. Mais pour dire quoi ? Rien ou presque que nous ne sachions déjà, puisque son discours enregistré en ce triste 15 avril a fuité de toutes parts. Une « suppression » de l’ENA que personne ne lui a demandée, la création de tranches inférieures de l’impôt, et une ré-indexation des petites retraites sur l’inflation… Mais surtout pas une mesure qui puisse contrarier les grandes fortunes. Ni tranches supérieures de l’impôt ni, bien sûr, retour de l’ISF ou suppression de la flat tax qui plafonne la contribution des plus riches (1).

Et c’est ici que le débat qui a suivi l’incendie de la cathédrale vient compliquer la tâche d’Emmanuel Macron. Alors que toute sa politique consiste en un partage entre pauvres et un peu moins pauvres (si vous voulez du pouvoir d’achat, il va falloir travailler plus…), voilà que les plus grosses fortunes font bruyamment irruption, au plus mauvais moment pour lui. Cent millions par-ci, deux cents par là, ça n’étonne pas les économistes, ni les ONG spécialisées dans la traque de l’évasion fiscale, mais ça frappe brutalement l’imagination d’une opinion publique soudain confrontée à un monde dont on sait qu’il existe, mais que l’on voit peu.

La formule entendue ces jours-ci « on préfère sauver les vieilles pierres que les pauvres » a eu l’efficacité redoutable d’une bonne « agit-prop ». Même s’il faut en dire les limites. Les « vieille pierres » de Notre-Dame sont un peu plus que ce que disent les mots. Elles ont été découpées, polies et transportées pour être intégrées à une grande œuvre humaine. Que serait une civilisation qui livrerait son art à l’abandon ? C’est déjà assez de voir nos tableaux devenir objets de spéculation entre les mains des financiers. Il faut donc prendre le problème par le bon bout. Tant mieux si Notre-Dame est sauvée. Mais ces sommes gigantesques sorties en un claquement de doigts par les Pinault, Arnault, Bettencourt et consorts font ressurgir une réalité que l’on s’efforce le plus souvent de cacher. Et cela, en pleine crise sociale.

Cette rencontre entre deux actualités perturbe évidemment le discours d’Emmanuel Macron. Cet argent qui, nous dit-on, fait si cruellement défaut, existe en réalité à foison. Une fiscalité plus juste, une lutte contre l’évasion fiscale pourraient rendre à notre société de quoi résoudre bien des problèmes, et soulager bien des souffrances. Au grand dam du Président, c’est la revendication du rétablissement de l’ISF qui découle logiquement de tout ça. Le débat sur la reconstruction de Notre-Dame a rendu audibles des économistes qui prêchent souvent dans un désert médiatique. Des études sortent ou ressortent qui vont toutes dans le même sens : non, l’argent rendu aux très riches ne va pas irriguer notre économie ; non, il ne va pas à l’humanitaire ; oui, il se détourne du mouvement associatif et alimente surtout la finance; et oui, la théorie du ruissellement est une imposture. C’est tout le système dont Emmanuel Macron fait couramment l’apologie qui chavire. Le temps d’une émotion.

Voilà qui rend encore un peu plus dérisoires les maigres dispositions qu’il doit annoncer. Ce sera trop peu pour calmer le jeu après une hystérisation de la vie politique due en grande partie à ce sentiment que le pouvoir n’a eu pour seul objectif que de décourager le mouvement social. Emmanuel Macron en a bien conscience. D’où cette impression que le jeune et pimpant président qui voulait snober les corps intermédiaires, ignorer la presse, négliger les oppositions, doit sérieusement en rabattre. Cependant, ne nous berçons pas d’illusions, sa politique antisociale est plus que jamais l’horizon immédiat de notre pays. Mais lui qui voulait transcender les clivages, parer de modernité son projet de régression, n’est plus aujourd’hui qu’un politicien de droite, un peu plus réactionnaire que Sarkozy. Selon la vieille formule du cardinal de Retz, il est sorti de l’ambiguïté à ses dépens. Et le débat qui a suivi l’incendie de Notre-Dame n’a pas arrangé ses affaires. Sa métaphore du « peuple de bâtisseurs » qui fera les grandes réformes, sans doute selon les plans de l’architecte Macron, est mal passée. Trop lourd. Trop grossièrement récupérateur. Sa promesse de reconstruire l’édifice en cinq ans, pile poil pour les jeux Olympiques, a confirmé l’image d’un politique obsédé par l’économie la plus pusillanime, incapable de s’élever à la hauteur de l’enjeu culturel. Et on se dit que, décidément, cet homme-là était fait pour rester à Bercy.


(1) Lire à ce sujet nos analyses (ici et ) et la chronique de Dominique Plihon.


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