Surdité, aveuglement et entêtement

Indifférent à la colère sociale et aux préoccupations écologiques, Emmanuel Macron, qui tenait sa première conférence de presse, n’entend pas changer de cap. Juste accélérer.

Michel Soudais  • 26 avril 2019
Partager :
Surdité, aveuglement et entêtement
© Photo : Ludovic Marin/AFP

Pour Emmanuel Macron, l’exercice était nouveau. Jamais depuis son arrivée à l’Élysée il n’avait tenu de conférence de presse. Autant par volonté de s’adresser directement au pays que par défiance envers les journalistes. Sitôt élu le chef de l’État les a mis à distance. Aussi, jeudi, s’est-il employé une nouvelle fois à bien verrouiller sa communication. Un exposé liminaire démesurément long – près d’une heure au lieu de la demi-heure prévue – limitait par avance le nombre des questions. Sur 320 journalistes présents, seulement 15, soigneusement triés, ont pu l’interroger. Bien gentiment.

Après son Grand débat national, Emmanuel Macron devait, selon ses mots, transformer « les colères en solutions ». Il s’est surtout montré sourd aux revendications des Gilets jaunes, n’en retenant aucune malgré quelques paroles d’apaisement qui se voulaient compréhensives. L’ISF ? N’y pensons pas. La reconnaissance du vote blanc ? Rejetée. Le vote obligatoire ? Refusé. Le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) ? Il ne le conçoit que pour des sujets locaux. Pour des sujets nationaux, il propose de faciliter le RIP, Référendum d’initiative partagé, en le transformant en droit de pétition : un million le nombre de signatures permettrait de saisir le Parlement d’un projet ; au cas très hypothétique où les assemblées ne l’examineraient pas, le référendum serait de droit.

Des cinq mois de mobilisation sociale contre sa politique, il tire la conclusion paradoxale que les « transformations » que son gouvernement a engagées « n’ont pas été suffisamment rapides, pas suffisamment radicales, pas suffisamment humaines ». Les Gilets jaunes et leurs soutiens, nombreux dans le pays, ne seraient donc, qui l’eût cru, que des « marcheurs » impatients ? Pareil aveuglement laisse pantois.

C’est pourtant sur lui qu’Emmanuel Macron appuie son entêtement. « Je n’ai pas fait fausse route », a affirmé d’emblée le chef de l’État, non sans enjoliver son bilan. Il vante ainsi une croissance retrouvée « supérieure à celle de bien de nos voisins » alors qu’elle était en 2018 en dessous de celle de la zone euro. Et s’attribue la création de 500 000 emplois, dont 340 000 en 2017 – il a été élu en mai – et seulement 160 300 en 2018 quand sa politique a réellement été mise en application…

De ces deux heures trente d’entretien, on retiendra peu d’annonces nouvelles, hormis la suppression des grands corps de la fonction publique et l’amorce d’une marche arrière sur l’objectif de suppression de 120.000 postes de fonctionnaires. Les autres avaient pour l’essentiel été éventées après l’allocution mort-née du 15 avril.

À lire > Grand débat : Tout ça pour ça !

« `
Un tour de passe-passe électoraliste

« `

Le Président s’est contenté d’apporter quelques précisions ou correctifs. La baisse de l’impôt sur le revenu qui pourrait être « autour de 5 milliards » d’euros. La réindexation au 1er janvier 2020 des pensions des retraités qui perçoivent moins de 2 000 euros est confirmée, assortie de la promesse d’une réindexation pour tous en 2021. S’agissant de l’élection des députés, il n’exclut pas de porter de 15 à 20 % la part de proportionnelle, et ne ferait pas obstacle à ce que la réduction du nombre de parlementaires soit de 25 % au lieu de 30 % prévue initialement. Enfin la convention citoyenne qui rejoindrait le Conseil social économique et environnemental (CESE) réformé, comprendrait 150 et non plus 300 citoyens tirés au sort.

Mise en place dès juin, la première mission de cette convention serait de faire des propositions sur la transition écologique. Car si Emmanuel Macron admet que la question du climat est une « urgence », il est resté muet sur ce qu’il faudrait entreprendre pour y faire face, confirmant que l’écologie reste, avec le social, un point aveugle de sa politique.

Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Procès RN : le compte à rebours est lancé pour Marine Le Pen
Récit 11 février 2026 abonné·es

Procès RN : le compte à rebours est lancé pour Marine Le Pen

Le procès en appel des assistants parlementaires du RN s’est achevé ce mercredi 11 février à Paris, après les dernières plaidoiries de la défense. La cour a mis sa décision en délibéré, attendue d’ici juillet, avec l’inéligibilité de Marine Le Pen en ligne de mire.
Par Maxime Sirvins
Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen
Parti pris 11 février 2026

Procès du RN : pourquoi Bardella n’en a pas fini avec les Le Pen

À l’approche du verdict dans le procès de Marine Le Pen et du RN, c’est bien plus qu’une décision judiciaire qui se profile. Selon qu’il fragilise ou renforce la figure centrale du RN, le jugement pourrait accélérer une transition générationnelle. L’issue du procès s’annonce comme un moment charnière pour l’extrême droite française.
Par Pierre Jacquemain
Fin de l’ère Le Pen ? Trois spécialistes de l’extrême droite décryptent l’hypothèse Bardella
Idées 11 février 2026 abonné·es

Fin de l’ère Le Pen ? Trois spécialistes de l’extrême droite décryptent l’hypothèse Bardella

La fin du procès des assistants parlementaires européens du RN laisse de plus en plus se dessiner le scénario d’une présidentielle sans Marine Le Pen. Mais pour l’instant, le parti prépare davantage un remplacement qu’un changement.
Par Maxime Sirvins
25 ans de loi SRU : logement social, le grand abandon
Analyse 11 février 2026 abonné·es

25 ans de loi SRU : logement social, le grand abandon

D’année en année, en France, le secteur du logement s’enfonce dans la crise. Vingt-cinq ans après l’adoption de la loi Solidarité et Renouvellement urbain (SRU), la production d’habitats sociaux baisse, alors même que les besoins explosent. Sans que cela semble particulièrement préoccuper les décideurs publics.
Par Pierre Jequier-Zalc