Silvia Federici : « Le capitalisme est structurellement sexiste »

Chercheuse aux États-Unis, l’Italienne Silvia Federici montre comment le système productif est partie prenante de l’exploitation domestique des femmes. Une étude novatrice.

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Féministe radicale, universitaire italienne vivant à New York depuis plus de cinquante ans, Silvia Federici développe dans un nouvel essai une analyse originale et critique du capitalisme en montrant que l’exploitation des femmes jusqu’au foyer domestique est une part fondamentale du système d’exploitation dans lequel nous vivons.

Vous analysez beaucoup la pensée de Marx, par rapport à la question féministe, et en particulier son maître ouvrage, Le Capital. En tant que féministe, vous considérez-vous comme marxiste ?

Silvia Federici : Non, je ne peux pas dire cela ! J’ai beaucoup lu Marx et je considère qu’il est l’auteur absolument fondamental pour comprendre le capitalisme jusqu’à aujourd’hui, ce système fondé sur l’exploitation du travail humain, le travail aliéné et le travail non payé. Je reconnais également sa contribution à la théorie féministe, avec sa conception de la nature humaine comme produit social et historique. J’admets tout cela, mais je demeure en désaccord avec lui sur bien des points. En particulier, le fait qu’il considère le capitalisme comme un mal nécessaire et que celui-ci aurait même une mission historique (par rapport aux périodes précédentes) de libération de l’humanité, avec le développement de l’industrie et de la productivité du travail. Mais je crois que cette conception s’est révélée ensuite tout à fait aveugle, puisqu’on sait aujourd’hui que l’industrialisation est en train de détruire la richesse sociale et non de produire la base matérielle d’une société plus juste.

De même, la croyance de Marx dans le développement du capitalisme comme un facteur d’unification de la population mondiale et de nivellement des inégalités sociales est erronée : il n’a pas été capable de comprendre que le capitalisme est structurellement raciste et sexiste. Car il ne s’agit pas d’une ­anomalie ou d’une période temporaire lors d’une phase de son développement. Le capitalisme, ou plutôt l’accumulation capitaliste, est une accumulation de hiérarchies et d’inégalités intrinsèquement nécessaires à l’organisation et à la division du travail dans la production. Et celles-ci sont nécessaires au capitaliste pour son accumulation du travail non payé, qui n’existe pas seulement durant la journée de travail rémunérée. Car, au moyen du salaire qui fait vivre tout un foyer, le capitalisme parvient à mobiliser et à exploiter les non-salariés (dont les femmes sont une grande part) dans toute l’économie productive. Pour toutes ces raisons, je ne peux pas me définir comme marxiste !

Vous montrez que Marx a « oublié » la question du travail domestique dans son étude de l’économie, mais aussi celle du travail reproductif des femmes, alors qu’il définit la reproduction primitive de la force de travail. Cela a ainsi autorisé une bonne partie du mouvement ouvrier à considérer les questions de genre et de race comme seulement « culturelles » pendant des décennies. La gauche a-t-elle vraiment évolué depuis ?

Je dois reconnaître tout de même qu’une partie de la gauche a bougé. Mais cette évolution me semble tout de même assez restreinte. Au moment où le mouvement féministe est apparu, la gauche a été plus que réticente. C’est pour cela que les féministes ont commencé à créer des espaces séparés. Beaucoup des militantes provenaient des organisations de gauche mais, après avoir revendiqué, demandé sans arrêt à ce que la question de l’exploitation spécifique des femmes soit prise en compte, elles ont décidé de se séparer. Et cela a été très positif puisqu’elles ont produit toute une révolution théorique et pratique, et permis une explosion de créativité. Car, à gauche, il existait un fort déni des revendications des femmes. J’ai d’ailleurs l’impression que cela persiste !

Mais votre lecture de Marx et vos analyses de la société d’un point de vue féministe montrent que le travail domestique et la reproduction de la vie, donc des travailleurs, permettent de considérer les femmes comme faisant partie de la classe des travailleurs, sans qu’elles aillent forcément à l’usine. Diriez-vous que ce travail des femmes de reproduction de la force de travail et des travailleurs est un pilier de l’organisation capitaliste de la société ?

Naturellement. Il est même assez ironique que nous, féministes, soyons partis de la lecture de Marx, mais d’une lecture que Marx ne fait finalement pas. En effet, dans le premier volume du Capital, il se pose la question de la reproduction de la force de travail en disant que ce n’est pas une donnée naturelle et qu’elle doit être produite. Mais il la conçoit comme totalement insérée dans le marché : les ouvriers achètent avec leur salaire les biens nécessaires à la vie, qui, dit-il, sont la nourriture, les vêtements, le logement et le chauffage. Il ne parle pas du sexe, ni du travail pour préparer les repas, etc. Il parle de la procréation en deux lignes, dans une conception totalement naturalisée. Il dit même que les patrons peuvent faire confiance à l’instinct sexuel des travailleurs pour se ­reproduire !

Or, dès cette époque – ce que Marx ne voit pas –, la procréation est un terrain de luttes, avec la question de la contraception, de la mortalité maternelle, etc. Donc, ce que nous, féministes, avons dit, comme je le rappelle dans mon livre, c’est que la reproduction de la force de travail comprend ce qu’on appelle le travail des femmes. Nous avons donc entamé une redéfinition de ce travail en disant qu’il était une part intégrée de la production capitaliste. Dans les usines, on produit la marchandise ; nous, les femmes, nous produisons le producteur. La maison est une fabrique de production des producteurs, et les relations familiales, sexuelles, sont de relations de production. Et le salaire est le moyen d’organiser tout cela : le capitaliste utilise le salaire pour exploiter les salariés, mais aussi les non-salariés. Le salaire mobilise également les énergies des non-salariés. Cela se voit dans le contrat matrimonial : le salaire rapporté par l’homme donne la capacité à commander le travail de la femme. Et l’homme peut la punir ou la discipliner. C’est pour cela que la violence domestique a toujours été tolérée par l’État. L’homme est l’État dans la famille, finalement. Le salaire, issu d’un contrat social, lui transfère le pouvoir de l’État dans l’espace domestique. Et c’est toujours le cas. Toutes les législations sur le soin des enfants, sur la procréation, perpétuent cet état des choses.

De quelle façon ce processus se poursuit-il aujourd’hui ?

Je crois qu’à partir des années 1980, avec l’ouverture à une économie globale, lorsque le capitalisme en crise a ouvert en Europe et aux États-Unis les portes du travail salarié aux femmes, il s’est préoccupé aussi de faciliter les migrations de femmes des Philippines, d’Amérique latine ou d’Afrique pour les remplacer à la maison. C’est pour cela que beaucoup de travail domestique est accompli par des femmes migrantes dans des conditions d’abus terribles. Tout cela a été organisé, même si je ne nie pas que l’immigration soit aussi une lutte personnelle. Mais une grande part a été organisée. Quant au travail sexuel, c’est la même chose. En Italie, les prostituées italiennes travaillent dans des appartements avec Internet et des carnets de clients. Celles qui sont dans la rue, où elles sont plus vulnérables, sont des migrantes, souvent africaines.

Par ailleurs, il y a une ingénierie sociale très poussée montrant que l’État veut décider qui peut se reproduire ou non. Aux États-Unis, il y a tout un processus qui tend à criminaliser les grossesses des femmes noires, migrantes ou sans ressources. Par exemple, il y a des projets de loi qui veulent condamner celles qui sont enceintes car elles vont aggraver la charge de l’État avec leur enfant. D’autres textes de loi disent qu’une femme enceinte dans une voiture accidentée peut être condamnée pour avoir mis le bébé en danger ! Cela tient au fait que beaucoup d’États ont donné un statut légal au fœtus… Il y a aux États-Unis toute une série de lois qui permettent d’incarcérer les femmes noires ou sans ressources pour ces raisons. Je crois que c’est une sorte de nouvel esclavage qui vise directement les femmes.

Vous défendez dans votre livre une nouvelle forme de lutte contre le capitalisme : l’écoféminisme. De quoi s’agit-il ?

L’écoféminisme montre qu’il y a une relation étroite entre l’exploitation des non-salariés, donc majoritairement des femmes, et l’exploitation de la nature (elle aussi a priori non « rétribuée »). Je crois que c’est important de souligner combien le capitalisme, qui se veut si créatif et si producteur de richesse, a été capable de se développer et de s’étendre en exploitant – sans rien restituer – toute chose, hommes, femmes, enfants, animaux et végétaux… L’écoféminisme a élargi la conception de ce qu’est la reproduction, qui se fonde sur le soin de la nature, des animaux, des hommes et des femmes, des forêts, des eaux, etc. Je pense donc que la théorie écoféministe est l’avenir de la lutte contre le capital, du fait de son approche globale et contestataire du système d’exploitation capitaliste.

Le Capitalisme patriarcal, Silvia Federici, traduit de l’anglais par Étienne Dobenesque, La Fabrique, 192 pages, 15 euros.


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