Les « mutilés pour l'exemple » marchent et accusent

Des blessés, des militants, des gilets jaunes, des citoyens indignés... Près de 300 personnes ont marché dimanche 2 juin à Paris pour dénoncer les ravages des violences policières et pour faire interdire les grenades et lanceurs de balles de défense.

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Au pied de l’opéra Bastille, une longue banderole attire les regards. Une dizaine de visages tuméfiés s’étalent accompagnés de mots lourds de sens : « Des mutilés pour l’exemple ». Au lendemain de l’acte XXIX des gilets jaunes, quelques centaines de personnes se sont rassemblées à Paris pour montrer et dénoncer les conséquences des violences policières depuis six mois pour les gilets jaunes, depuis plusieurs années pour d’autres militants. Quelques minutes avant le départ, une chanson guitare-voix retentit et les paroles donnent le ton : « Rendez nous nos corps, rendez nous nos vies / Et comme vous ne pouvez pas, rendez nous justice. »

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Créé en avril dernier, le collectif des Mutilés pour l’exemple – en référence aux fusillés pour l’exemple – veut exister dans le débat pour dénoncer la stratégie française de maintien de l’ordre. Leur objectif principal : obtenir l'interdiction des grenades GLI-F4 et des lanceurs de balles de défense LBD 40. La colère et l’indignation explosent dans les slogans : « Mutilations : stop ! stop ! », « La police fait son travail, ça crève les yeux ! » ou encore le fameux « Macron démission ». À chaque pause, leur message commun résonne dans les rues parisiennes :

Nous avons perdu définitivement un œil, un testicule ou une main, nous avons pris un tir de flash-ball dans la tête ou reçu une grenade sur le pied, nous avons perdu des dents ou l'odorat… À chaque seconde de notre vie, nous subissons, à même notre corps, l'ultraviolence de la répression. Handicaps, séquelles, cicatrices, douleurs, traumatisme et nuits blanches ne nous feront pas taire.

Le collectif des Mutilés pour l'exemple fait le bilan depuis novembre : 24 personnes ont perdu un œil, cinq une main, deux l’odorat, un a été amputé d’un testicule, une vingtaine ont vu un pied ou leur visage mutilés. Au même moment, le secrétaire d'Etat à l'Intérieur, Laurent Nunez déclarait sur RTL que « ce n'est pas parce qu'il y a une main qui a été arrachée ou un œil qui a été éborgné que la violence est illégale », et qu’il ne souhaite pas présenter d’excuses aux blessés des manifestations des gilets jaunes, et préfère s’en remettre « à la justice de [son] pays ». Et sur le LBD, il a balayé toute éventualité d’une interdiction de cette arme. « C'est une arme intermédiaire qui évite d'utiliser l'arme létale, le pistolet », a-t-il affirmé.

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Sur les côtés du cortège, des gilets jaunes de Seine-et-Marne distribuent aux passants des feuilles A4 recouvertes des photos des victimes, leurs blessures en gros plan. Quelques passants prennent la feuille volontiers, mais la plupart esquivent. « Ils ne veulent pas voir ! » s’indigne l’une des marcheuses. Mais elle reconnaît qu’il faut du temps. Elle-même n’a pris réellement conscience de l’intensité des violences policières qu’avec le mouvement des gilets jaune alors qu’elle avait suivi la lutte contre la loi Travail en 2016, pendant laquelle la répression a été forte.

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Au croisement de la rue Daumesnil et de la rue de Rambouillet, à l’ombre du Viaduc des arts, le cortège se retrouve face aux forces de l’ordre qui encadrent la manifestation. Les premières huées se font entendre, et quelques manifestants viennent dire leur colère aux policiers. « Regardez ! Comment pouvez-vous dormir tranquillement la nuit ? », lance un jeune homme. « Vous ne passez pas de temps avec vos gosses le samedi, mais nous non plus ! Et vous allez rester un bon moment à Paris car on ne lâchera rien ! » Antoine Boudinet, qui a perdu sa main droite en ramassant une grenade GLI F4 à Bordeaux le 8 décembre, toise les policiers en ligne, sans un mot, le sourire aux lèvres, et en brandissant sa prothèse. « Nous n'en voulons pas particulièrement aux policiers. Nous savons que c'est tout le système de maintien de l'ordre en France qu'il faut changer », glisse-t-il. Dans leur viseur, Emmanuel Macron et Christophe Castaner, responsables aujourd'hui de cette stratégie de la répression.

Sur les 39 personnes composant aujourd’hui le collectif des Mutilés pour l’exemple, 35 ont été blessées pendant les manifestations des gilets jaunes. Les quatre autres ont subi ces violences dans d’autres contextes : Geoffrey a perdu son œil à l’âge de 17 ans alors qu’il manifestait contre la réforme des retraites en 2010 ; Casti a été éborgné par un tir de flash-ball en 2012 avant un match de foot de son équipe de Montpellier ; Laurent Théron est devenu aveugle d’un œil lors du mouvement contre la loi Travail en 2016. Le CRS a récemment été envoyé aux assises. Et Robin Pagès, dont le pied a été déchiqueté par une grenade offensive en août 2017, lors d’une manifestation contre le projet d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure :

Il faut briser ce silence car notre vie est brisée ! Nous avons été mutilés pour terroriser les gens, pour les dissuader de manifester. Ce ne sont plus des violences policières, mais des crimes ! Ces armes sont utilisées depuis plus de vingt ans, il est temps que les Français se mobilisent contre cette répression sanglante.

Une cagnotte en ligne a été créée pour soutenir financièrement le collectif des Mutilés pour l'exemple : https://www.lepotcommun.fr/pot/gda812v0


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