Claude Mangin-Asfari, expulsée du Maroc pour la cinquième fois !

L’épouse du prisonnier politique sahraoui n’a, de nouveau, pu entrer au Maroc pour rendre visite à son mari, Naâma Asfari, dans la tristement célèbre prison de Kenitra où fut détenu plus de 27 ans durant le « Mandela marocain », Abraham Sarfati, à partir des années 1970.

Olivier Doubre  • 11 juillet 2019
Partager :
Claude Mangin-Asfari, expulsée du Maroc pour la cinquième fois !
© crédit photo : DR

Et d’une cinquième expulsion. À sa descente d’avion, Claude Mangin-Asfari a, encore une fois, été contrainte de prendre immédiatement le vol retour pour Paris. Le pouvoir marocain ne relâche pas sa vigilance et sa rancune contre cette citoyenne française, épouse de Naâma Asfari, prisonnier politique sahraoui, en lui refusant toute visite à son mari à la prison de Kenitra où il est détenu. 

Condamné à 30 ans de prison sur la base d’aveux arrachés sous la torture, Naâma Asfari fut l’un des principaux artisans de la mobilisation de Gdeim Izik à l’automne 2010, immense camp de milliers de tentes traditionnelles implanté à la sortie de Laâyoune, la capitale du Sahara occidental, pour protester contre la violente occupation coloniale marocaine depuis 1975. 

A lire aussi >> Sahara occidental : « Le Maroc est une puissance occupante »  

Durant un bon mois, d’octobre à novembre 2010, près de 20 000 personnes occupent pacifiquement chaque jour cet espace, sous un soleil de plomb – jusqu’à la répression brutale des militaires et policiers marocains, qui fait de nombreux morts, dont une dizaine parmi ces derniers. Cette action fut qualifiée par beaucoup comme le vrai début du « printemps arabe » – puisque la révolution tunisienne ne commença que quelques mois plus tard, avec la chute du tyran Ben Ali qui s’ensuivit. 

Deux jours plus tôt, Naâma Asfari et une vingtaine de ses camarades ont été interpellés. Ce qui n’empêche pas Rabat de bientôt les accuser des « meurtres » de ses sbires alors qu’ils étaient… déjà sous les verrous ! Après des jours et des nuits d’interrogatoires, sous les coups, torturés, sans dormir ni se nourrir, leurs « aveux » sont consignés dans des « procès-verbaux » très spéciaux. 

Une « procédure » très « spéciale » elle aussi, puisque suite à une plainte lancée par un groupe d’avocats, notamment français, et par Claude Mangin-Asfari, le Comité contre la torture des Nations unies (CAT) a reconnu en 2017, puis in fine lors de sa séance solennelle du 16 mai 2019 les « aveux arrachés » à son époux, Naâma Asfari, « sous la torture » et les « mauvais traitements » subis dès le début de son incarcération (depuis neuf ans) dans des conditions innommables. Le CAT en a d’ailleurs fait mention dans son rapport annuel, ce qui a forcément irrité Rabat.

C’est bien ce que ne pardonne pas à Claude Mangin-Asfari les autorités marocaines, alors qu’un simulacre de procès en 2017 – où certains des avocats français des prisonniers politiques sahraouis furent violemment expulsés manu militari (et blessés) de la salle d’audience – a « confirmé » les peines de prison à perpétuité ou à des dizaines d’années de détention auxquelles ils ont été condamnés par un tribunal militaire le 17 février 2013. 

A lire aussi >> Sahara occidental-Maroc : Justice bafouée pour 25 militants 

Depuis, les conditions de détention de la trentaine de prisonniers politiques sahraouis se sont encore aggravées, puisqu’ils ont été dispersés dans quelque sept prisons marocaines aux quatre coins du pays, et les visites des familles limitées à trente minutes deux fois par semaine (alors qu’elles viennent pour la plupart de très loin) et aux seules personnes portant les mêmes patronymes que les détenus. Suite à l’impossibilité de rendre visite à son mari déjà plusieurs fois, Claude avait mené une grève de la faim durant trente jours, du 18 avril au 18 mai 2018…

Claude Mangin-Asfari a donc réessayé et pris un avion à Orly lundi 8 juillet en milieu de journée pour aller rendre visite à son époux, incarcéré à Kenitra. Mais à sa descente d’avion, on lui remet un document ayant pour intitulé : « Notification et motivation de décision de non-admission sur le territoire du royaume du Maroc ». Suivent alors une liste de mentions sensées expliquer ladite décision : « passeport périmé », « absence de visa », « ressources financières insuffisantes », etc… Elle sourit (jaune) quand elle découvre la case cochée : la « décision de non-admission » sur le territoire marocain a pour cause… une « décision de non-admission sur le territoire du royaume du Maroc ». CQFD !

Depuis janvier 2014, 266 personnes étrangères, originaires de plus de vingt États, ont été expulsées – parfois même enlevées – du territoire du Sahara occidental ou du Maroc (à la date du 8 juillet 2019), dont cinq députés européens, pour être simplement des observateurs indépendants du conflit. Et le ministère des Affaires étrangères français ne semble pas beaucoup s’inquiéter des soutiens de la République arabe sahraouie démocratique (RASD), reconnue seulement par certains États, souvent africains. Le Maroc, décidément, continue de tout faire, autant qu’il le peut, pour empêcher le plus possible la publication d’informations sur sa politique brutale d’occupation et de répression au Sahara occidental, dernier territoire colonisé d’Afrique. Claude Mangin-Asfari en est un témoin précieux – qui continue à en faire régulièrement les frais.

Monde
Temps de lecture : 4 minutes
Soutenez Politis, faites un don.

Chaque jour, Politis donne une voix à celles et ceux qui ne l’ont pas, pour favoriser des prises de conscience politiques et le débat d’idées, par ses enquêtes, reportages et analyses. Parce que chez Politis, on pense que l’émancipation de chacun·e et la vitalité de notre démocratie dépendent (aussi) d’une information libre et indépendante.

Faire Un Don

Pour aller plus loin…

Midterms : « Beaucoup d’électeurs passés chez Trump se reportent sur des candidats socialistes »
Entretien • 2 novembre 2026 abonné·es

Midterms : « Beaucoup d’électeurs passés chez Trump se reportent sur des candidats socialistes »

À la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis le 3 novembre, la poussée des candidats socialistes et progressistes ravive la fracture du Parti démocrate. Tristan Cabello, historien, analyse le conflit entre une base qui penche à gauche et un appareil centriste qui résiste.
Par William Jean
Pour les jeunes Palestiniens d’Israël, un vote de choix « entre le mauvais ou le pire »
Monde • 2 novembre 2026 abonné·es

Pour les jeunes Palestiniens d’Israël, un vote de choix « entre le mauvais ou le pire »

Les élections législatives en Israël ont mobilisé 80 % de l’électorat la semaine dernière. Les Palestiniens citoyens du pays ont, eux aussi, massivement voté, espérant pouvoir enrayer le carnage à Gaza et la colonisation en Cisjordanie.
Par Milena Hannah Peillon
Soudan : le peuple abandonné au conflit
Monde • 29 octobre 2026 abonné·es

Soudan : le peuple abandonné au conflit

Depuis le 15 avril 2023, le pays vit au rythme des massacres et des bombardements. Tandis que sévit une crise humanitaire sans précédent, des réfugiés et des Franco-Soudanais dénoncent le silence médiatique et politique des États occidentaux.
Par Bérénice Paul
Entre colère et espoir, la jeunesse réveille les Balkans
Luttes • 23 octobre 2026 abonné·es

Entre colère et espoir, la jeunesse réveille les Balkans

En Serbie, la liste étudiante espère renverser dans les urnes le régime d’Aleksandar Vučić après deux ans de mobilisation contre la corruption et l’autoritarisme. Leurs camarades albanais leur ont emboîté le pas ces derniers jours pour déboulonner Edi Rama, un autre « stabilocrate ».
Par Simon Rico