La nature est une science humaine

Militant de l’écologie scientifique et de son enseignement en France, Luc Abbadie estime que la seule priorité qui vaille, aujourd’hui, est de préserver la viabilité de notre planète.

Quand il est entré au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), en 1986, Luc Abbadie a arrêté le militantisme antinucléaire. Il avait cette idée, encore très partagée dans « le peuple scientifique », que militer « n’est pas forcément compatible avec la recherche de l’objectivité ». Aujourd’hui, il se dit qu’il a peut-être « mal raisonné » : « Les questions environnementales sont tellement épineuses, il aurait fallu foncer. » C’est un regret plutôt « d’ordre opérationnel », car il continue à penser que la science « est structurée pour la recherche de l’objectivité. On est censé explorer, remettre en cause, expérimenter, invalider une théorie ». La sixième extinction de masse ? « C’est objectif ! assure cet écologue. Tous les indicateurs scientifiques sont au rouge ! »

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S’il a arrêté de militer, Luc Abbadie n’a eu de cesse de développer l’enseignement de l’écologie scientifique. Au CNRS puis à la Sorbonne. « Réunir les sciences humaines et sociales et les sciences de la nature, c’est la solution pour construire une transition environnementale. La thématique environnement est encore très portée par les sciences de la nature : climatologie, écologie, alors qu’il s’agit d’abord d’un problème de vision politique et de philosophie. » Il a passé la main à la direction de l’Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris (iEES), qu’il a fondé il y a une quinzaine d’années. Logé dans une des tours de Jussieu, cet institut rassemble 210 personnes, 14 équipes de recherche et 4 départements scientifiques. C’est l’une de ses grandes fiertés, avec le programme d’ingénierie écologique interdisciplinaire qu’il a cofondé au CNRS et le master « sciences et politiques de l’environnement » qu’il a monté.

« Pessimiste » du genre « réformiste » et plutôt « radical dans les idées », Luc Abbadie estime qu’il n’y a plus qu’une seule priorité qui vaille : préserver la viabilité de notre planète. « Je ne veux pas crever parce que ma planète va mal. » Chez les étudiants, il sent depuis deux ou trois ans « une recherche de sens très forte » qui pourrait virer au problème de santé publique : « Certains, très engagés sur les questions environnementales, paniquent : “C’est foutu, on ne va pas assez vite…” On commence à entendre un grand désespoir. » Un mélange inédit d’appétit et d’anxiété. « Il y a encore cinq ans, je faisais partie de ceux qui pensaient : “On prêche dans le désert.” » Aujourd’hui, il multiplie les interventions devant des syndicats, des paroisses, des collectivités, des élus,etc. Le « privé strict », pas encore. « Mais les crédits publics sont sur une pente descendante. Il va falloir trouver des ressources alternatives. » À une condition absolue : « Je suis un ayatollah de l’indépendance intellectuelle ! Si on veut pouvoir faire confiance à la science, il faut qu’on soit libre de chercher y compris des choses qui n’intéressent personne. C’est comme ça qu’on découvre et innove. Il faut empêcher l’asservissement de la science à des intérêts particuliers. Il faut assurer la déconnexion du salaire par rapport au type de recherches et aux résultats. C’est aussi important que la séparation du législatif et de l’exécutif. »

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