Dossier : Zones commerciales inutiles : Laisse béton

Urbanisme : Contre les ogres de béton

Face aux projets d’immenses zones commerciales qui artificialisent toujours davantage de terres agricoles et menacent la biodiversité, citoyens et riverains se mobilisent, déposent des recours en justice et élaborent des projets alternatifs.

Il y a cinquante ans, des mastodontes de béton sortaient du sol pour s’ancrer dans les habitudes des Français : les centres commerciaux. C’était l’époque des Trente Glorieuses, du boom démographique, de la croissance économique sans limite apparente, de la voiture reine. Celle aussi de la transformation des citoyens en consommateurs avec l’importation des malls états-uniens, symboles de l’American Way of Life. En mars 1969, Englos-Les Géants, un hypermarché Auchan, s’implantait à la périphérie de Lille avec une nouveauté de taille : une galerie marchande ! Quelques mois plus tard étaient inaugurés CAP 3000 à Saint-Laurent-du-Var – ainsi baptisé non en l’honneur de l’an 3000, mais du nombre de places de parking – puis Parly 2, intégré dans une résidence de cinq mille logements luxueux, près de Versailles. L’histoire raconte que les promoteurs, Robert de Balkany et Jean-Louis Solal, ont acheté les 270 hectares de la ferme des sœurs Poupinet en leur promettant la construction d’une église. Ils ont seulement réussi à ériger un temple de la consommation, qui a fait de nombreux petits : Rosny 2, Vélizy 2, Évry 2, la Part-Dieu à Lyon…

Un demi-siècle plus tard, les mentalités et les modes de consommation ont changé, notamment avec les achats en ligne et l’arrivée du drive. Une étude de l’Observatoire société et consommation (ObSoCo) d’octobre 2018 indique que les Français ont réduit leur fréquentation des espaces commerciaux. « La bonne nouvelle, contre-intuitive, est que les commerces des petites villes et des bourgs échappent à cette tendance […]. L’avenir de l’urbanisme commercial s’écrira à travers la fermeture de certains mètres carrés de surfaces commerciales qui n’auront pas su faire leur mue », conclut l’observatoire.

« Il faut arrêter de créer des zones à urbaniser et faire un audit des zones urbanisées pour identifier celles qui doivent redevenir agricoles et naturelles. C’est un choc de simplification ! » décrypte Tanguy Martin, médiateur foncier pour Terre de liens, association née pour préserver le foncier agricole et aider à l’installation de nouveaux agriculteurs biologiques.

En 2018, les commissions départementales ou nationale d’aménagement commercial (CDAC/CNAC) ont donné leur feu vert à 1,33 million de mètres carrés (133 hectares), principalement autour des grandes métropoles. Un chiffre en baisse constante, mais la plupart des dossiers concernent des créations ex nihilo, et 3 millions de mètres carrés autorisés sont en projet. Pendant ce temps, de nombreux centres-villes se transforment en déserts, et ce qui reste de terres agricoles en pâtit.

Sols à sauver

Selon le dernier bilan de l’Observatoire national de la biodiversité, plus de 500 000 hectares de sols ont été bétonnés entre 2006 et 2015. Le rapport glaçant de la Plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) sur l’effondrement du vivant à l’échelle mondiale a identifié l’artificialisation des sols comme une des cinq grandes menaces pour la biodiversité. Pourtant, depuis le Grenelle de l’environnement de 2007, qui a inscrit la lutte contre l’artificialisation dans la loi, plusieurs politiques françaises s’y sont attelées.

© Politis

« C’est à partir des années 2000 et surtout depuis 2010 que la lutte contre l’artificialisation est progressivement devenue un objectif à intégrer dans les documents d’urbanisme. Les schémas de cohérence territoriale (Scot) sont renforcés depuis la loi Alur de 2014 […] et doivent comprendre une évaluation prospective des besoins d’urbanisation, et la consommation d’espace doit être justifiée. Toutefois, il est difficile d’en déduire des effets sur la consommation réelle d’espace et, à notre connaissance, il n’existe pas d’étude sur le sujet », analyse Alice Colsaet, doctorante à l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), dans son étude publiée en février (1).

Plus récemment, le plan biodiversité de Nicolas Hulot a renouvelé l’objectif de « zéro artificialisation nette »… sans date butoir. « Le terme “nette” brûle les doigts car il implique l’idée de la compensation. Or on ne sait pas transformer un espace bétonné en espace agricole ! Seules les anciennes carrières peuvent être renaturées et revenir à l’agriculture pour du pâturage, précise Tanguy Martin. Ces mesures de compensation seraient acceptables pour les dérogations liées aux logements sociaux en zone tendue, mais elles devront être très restrictives et ne pas être financières pour évacuer toute monétisation de la nature. »

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