« Dérober ces portraits est mineur par rapport à la menace qui pèse sur nos vies »

Huit militants climatiques et un journaliste étaient jugés pour vol en réunion, accusés d'avoir décroché des portraits d'Emmanuel Macron dans trois mairies parisiennes. Le procureur a requis 1 000 euros d'amende pour chacun d'entre eux.

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O n vous reproche le vol du Président… euh… le vol du portrait du président de la République… ». Le lapsus de la présidente détend un peu l’atmosphère de la 33eme chambre correctionnelle du tribunal de Paris, ce mercredi 11 septembre. Les neuf prévenus du jour, ont un profil particulier : huit militants écologistes et un journaliste vidéaste, créateur de la chaîne Youtube « Partager c’est sympa » accusés de « vol en réunion » des portraits d’Emmanuel Macron accrochés dans trois mairies parisiennes (3e, 4e et 5e arrondissements). Cet étonnant butin a été récolté les 21 et 28 février dernier, et lançait la campagne nationale de « réquisitions » des portraits présidentiels initiée par l’association ANV COP21. Des actions symboliques pour dénoncer « la politique du vide » en matière écologique du gouvernement et l’hypocrisie d’Emmanuel Macron. En huit mois, 130 portraits ont été décrochés : le dernier coup d’éclat a eu lieu à la mairie de Saint-Ouen (Seine-Saint-Denis), pendant le procès ! Des actions de désobéissance civile non-violente dans le collimateur des autorités : 74 perquisitions, 95 garde à vue, 57 personnes poursuivies pour « vol en réunion », parfois « avec ruse » et 17 procès. Ils encourent jusqu’à 5 ans de prison et 75 000 euros d’amende.

À 13h30, la salle bondée de journalistes et de soutiens se tait. Séance de présentation des prévenus, âgés de de 23 à 36 ans, sans casier judiciaire : un doctorant en maths, une auteure-compositeure-interprète, une salariée d’Alternatiba, deux chargées de campagne pour Les Amis de la Terre France… Et Vincent Verzat, journaliste de la chaîne Youtube Partager c’est sympa. « J’étais là 100 % pour filmer, j’avais même un ordre de mission de Mediapart. Je me suis permis de tirer le bas de la banderole pour la défroisser afin que le message “Sortons Macron” soit lisible dans ma vidéo », explique-t-il simplement. On lui reproche également un photomontage sur lequel il pose à côté du portrait présidentiel dérobé. Le procureur le soupçonne de se dissimuler derrière sa qualité de journaliste. « J’assume être journaliste et militant. J’adhère à l’urgence climatique, thématique souvent présente dans mes vidéos. Ce photomontage vise à expliquer le pourquoi de l’action et montrer mon visage permet d’attirer l’audience.» Appelé en qualité de témoin, Rémy Buisine, journaliste à Brut qui était également présent à l’action, confirme le rôle de journaliste de Vincent Verzat. Dans sa plaidoirie, Me Valentine Réberioux, défend Vincent Verzat mais aussi la liberté de la presse et dénonce la répression des journalistes avec des amalgames « par des personnes pour qui militant est un gros mot.»

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La présidente reprend le cours des événements et interroge chacun des huit autres prévenus. Félix, Cécile, Pauline, Thomas, Alma, Marion, Emma et Etienne reconnaissent leur participation aux actions. « Votre combat est louable mais ne pensez vous pas que les moyens utilisés sont erronés ? », demande-t-elle à Pauline Boyer. Retrouvant son aplomb de porte-parole d’Alternatiba, Pauline rappelle les actions des faucheurs d’OGM ou des militantes pour les droits des femmes qui ont conduit à des victoires. Puis elle raconte sa prise de conscience personnelle. « Il y quatre ans, je ne me rendais pas compte de tout ça, puis je me suis engagée d’abord dans des actions comme les villages alternatifs pour montrer que les alternatives existent en matière de transports, d’alimentation, d’énergie…, commence l’ancienne pharmacienne. Puis j’ai signé des pétitions, travaillé avec des associations chargées de plaidoyer auprès du gouvernement. Aujourd’hui, je ne vois plus quoi faire d’autre que ce type d’actions qui est certes est illégale, que j’appelle de la désobéissances civile, et que je vois comme mon devoir moral en tant que citoyenne. Je pense que l'intérêt général prime sur ma liberté individuelle. »

Gardant à l’esprit leur ligne de défense, les militants écologistes comptent bien faire de leur procès, le « procès de l’inaction climatique ». À la barre, Cécile Marchand n’hésite pas à évoquer les mensonges d’Emmanuel Macron : « Il ment quand en disant que le Ceta respecte l’accord de Paris, quand il dit que tout est sous contrôle alors que ce que fait la France est deux fois inférieur à ce qu’il faudrait faire. Pour contrecarrer cette communication gouvernementale, nous avons déjà tenté beaucoup de choses : marches pour le climat, pétition, dialogue avec les cabinets ministériels… Concrètement, rien ne se passe ! » , s’insurge la militante chargée de campagne Climat pour les Amis de la Terre France. « Dérober ces portraits est assez mineur par rapport à la menace qui pèse sur nos vies », ajoute Marion Esnault qui insiste sur le caractère pacifique des actions.

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Plus d’une fois ce procès a plongé le tribunal dans de profondes réflexions sur un sujet hautement politique : le recours à la désobéissance civile peut-il se justifier par l'urgence d'agir face au dérèglement climatique ? Christophe Cassou, climatologue, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et membre du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), a tenté d’exposer rapidement le contenu du dernier rapport du Giec, sorti en octobre 2018, et l’urgence de la situation. « Le Giec a sonné l’alerte en 2007, son dernier rapport sonne l’urgence. Le résumé destiné aux décideurs est approuvé phrase par phrase par les 195 représentants des Etats. Le rapport devient alors celui de tous les gouvernants. Et comme la France a ratifié l’Accord de Paris, le rapport devient celui du citoyen », ajoute le climatologue, déterminé à faire entrevoir « les enjeux démocratiques, sociaux, de droit » derrière les enjeux scientifiques.

Dernier témoin appelé à la barre, le sociologue Manuel Cervera-Marzal. Même si le procureur l’interrompt jugeant ces analyses « très intéressantes mais hors sujet dans une enceinte judiciaire », le spécialiste de la désobéissance civile parvient à expliquer que ce n’est « pas une menace mais une respiration pour la démocratie », et que la notion d’illégalité reste assez aléatoire. « Ce qui est légal aujourd’hui ne l’était peut-être pas il y a quelques années comme par exemple le droit de grève. Peut-être dira-t-on dans quelques années que ces militants étaient des précurseurs », glisse-t-il. Dernière question de la défense : « Avez-vous l’impression qu’il y a une fonction sacrée de la loi ? » Réponse : « Nous sommes dans une culture qui sacralise l’obéissance : à l’école, au patron, au policier... Il faut faire attention au trop d’obéissance », conclut-il.

En introduction de son réquisitoire, le procureur cite le philosophe américain Henri David Thoreau, une des références majeures de la désobéissance civile. Mais dans la foulée, il requiert 1 000 euros d’amende pour chacun des prévenus, dont 500 euros assortis de sursis simple, afin que « dans les cinq prochaines années, ils aient en tête cette épée de Damoclès ». Les avocats de la défense plaident à l’unisson l’état de nécessité et demandent la relaxe. Personne ne semble douter de la sincérité des militants. Les réticences portent sur le mode d’action choisi. « La lenteur de la réaction politique face à ces dangers si graves est certainement le plus gros problèmes de nos démocraties. Et la solution est la désobéissance civile », clame Me Michael Bendavid. Dernière référence intellectuelle en guise de conclusion par Me Alexandre Faro citant Georges Bernanos : « Il faut beaucoup d’indisciplinés pour construire un peuple libre. » Le délibéré sera rendu le 16 octobre.


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