L’émeute, mère de toutes les manifs

Avec l’avènement au début du XXe siècle des rassemblements négociés, la violence n’a pas entièrement disparu du répertoire d’action politique. Avec la loi travail et les gilets jaunes, elle se réinstalle au cœur du paysage.

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Le 13 octobre 1909, l’anarchiste Francisco Ferrer est exécuté en Espagne. À Paris, à l’appel des journaux d’opposition, plus de 40 000 personnes marchent vers la place de Clichy aux cris de « Vive Ferrer ! » et au son de « L’Internationale ». Boulevard de Courcelles, une rangée de gardes à cheval fait barrage. La tension monte. Bientôt des grilles d’arbre sont arrachées, des kiosques incendiés, des magasins pillés. Les forces de l’ordre chargent. On compte une dizaine de morts et de nombreux blessés. La Guerre sociale, hebdomadaire des socialistes insurrectionnels, s’enthousiasme : « Bravo Paris ! On te croyait morte : tu n’étais qu’endormie. » Mais quand, au lendemain de la répression, il faut organiser un nouveau rassemblement en hommage et en protestation, de façon inédite, les dirigeants de la branche réformiste (désormais majoritaire) du socialisme demandent à être reçus à la préfecture de police, négocient le parcours, s’engagent à se disperser à la fin de la manifestation et promettent un service d’ordre. L’Humanité titre : « Le 17 octobre, nous manifesterons pacifiquement pour l’Espagne libre. » La préfecture donne son autorisation. Tout se déroule dans le calme, de part et d’autre.

En ce début du XXe siècle, alors que s’installe et s’accepte la démocratie parlementaire dans la IIIe République, la manifestation vient de naître pour domestiquer l’émeute. Depuis un décret-loi de 1935, tout rassemblement (statique ou mobile) sur la voie publique doit être autorisé par les pouvoirs publics, ce qui enclenche en amont une négociation entre organisateurs et forces de l’ordre. En conséquence, la manifestation, pacifiée, pacifique, devient une coconstruction, ce qui limite les débordements, puisque ni la police ni les organisateurs n’y ont intérêt. Peu à peu, le rituel manifestant se fixe, avec ses cortèges syndicaux bien délimités et identifiés par les banderoles, les camions sono à l’avant, mojitos à l’arrière.

La manifestation a donc mis longtemps à sortir du ventre de sa mère, l’émeute. Depuis, d’aucuns ne cessent de craindre – ou d’espérer – qu’elle y retourne. Il faut dire que les images d’affrontements, depuis quelques mois, dans les rues de Paris, Bordeaux, Toulouse ou Nantes lors de plusieurs actes des gilets jaunes, semblent renouer le cordon ombilical. Des communiqués préfectoraux ou ministériels la veille des samedis jaunes ou à l’occasion du G7 et de son contre-sommet aux appels sur les réseaux sociaux en passant par les articles alarmistes, tout semble écrire la chronique d’une insurrection annoncée.

À côté des indignations multiples orchestrées par le monde médiatique et politique, peu interrogent les raisons du retour à cette forme d’organisation et de manifestation proche de l’émeute, ainsi que l’attirance qu’elle exerce sur les très jeunes (et bien moins jeunes dans le mouvement des gilets jaunes), et encore moins la matrice politique et intellectuelle dont elle se réclame.

Il est vrai que la violence émeutière, comme celle de la police, semblait décliner depuis des phases exponentielles, chez les radicaux de droite comme de gauche, dans les années 1930 ou 1970 (que l’on songe au terrorisme politique en Italie, en Allemagne ou en France). D’où la stupeur – et pour nombreux la condamnation – devant son retour récent au cœur des manifestations, et ce, à nouveau, des deux côtés extrémistes, car l’un n’existe pas sans l’autre.

Pourtant, les séquences émeutières ou les manifestations sauvages n’avaient pas entièrement disparu. Que l’on songe aux révoltes de novembre 2005 dans les plus relégués des quartiers populaires, qui ont joué un rôle essentiel dans la genèse d’une nouvelle grammaire de mobilisations de la rue. La colère est à l’origine des différents soulèvements de nature insurrectionnelle à la suite de la mort tragique par électrocution, le 27 octobre, de deux adolescents à Clichy-sous-Bois, Zyed Benna et Bouna Traoré, alors qu’ils fuyaient un contrôle de police. L’occupation des rues, notamment la nuit, et les actes de destruction envers ce que ces jeunes considèrent comme des symboles de leur oppression effraient la classe politique et médiatique, qui crie à l’émeute… La répression est massive. Les manifestations sauvages, elles, réapparaissent au moment de la mobilisation contre le CPE en 2006. Elles sont une autre tradition de la prise de rue, plus proche des origines insurrectionnelles, quoiqu’il faille bien faire la différence entre les deux, car la manifestation sauvage n’est pas nécessairement émeutière, elle refuse juste de se conformer aux règles de déclaration en préfecture. Ces manifestations hybrides s’accompagnent de slogans parfois radicaux et de gestes violents – et encore quand arrivent les « condés ». Reste que ce ne sont pas, et de loin, les manifestations les plus violentes de la période, qui sont celles des mouvements paysans, manifestations de la FNSEA ou des bonnets rouges en 2013, occasionnant beaucoup plus de dégâts matériels. Une violence pourtant euphémisée dans les journaux, et davantage tolérée par les pouvoirs publics.

L’année 2016 connaît un nouveau basculement. Pendant tout le printemps 2016, le mouvement contre la loi travail El Khomri avance sur deux jambes qui peinent à se croiser : Nuit debout et le mouvement syndical. Mais comment faire concrètement dans les manifestations qui émaillent la lutte ? Comme à l’habitude, les syndicats préparent leurs camions et leurs banderoles. Les partis se répartissent des « points fixes » sur le trajet négocié en préfecture. Mais les « nuit-deboutistes », toutes celles et tous ceux qui ne se reconnaissent pas ou plus dans les organisations, qui portent même une critique parfois virulente à leur encontre, refusent de se ranger sagement derrière les ballons. Or, cette fois, ils ne vont pas se contenter de la queue de cortège ou de ses bas-côtés comme avant. Les voici qui fermement, joyeusement, prennent la tête. Stupeur des orgas. Le « cortège de tête » venait de naître. Or, dès le début, ce cortège de tête est violemment réprimé : lacrymos, charges, nasses, grenades de désencerclement.

Les black blocs s’imposent dans les manifestations. On les connaît alors surtout par l’image très négative donnée par les médias. De noir vêtus, visages masqués, invisibles individuellement, visibles collectivement, les black blocs ne sont pas une organisation stricto sensu, mais une forme d’action par petits groupes d’affinités qui prend corps dans la manifestation. Si les médias et la classe politique tendent à réduire les black blocs, et par extension tous les manifestants non organisés, à leur seule violence – « casseurs », « vandales » –, les black blocs n’ont en revanche de cesse de rappeler le contenu politique de leurs actions. Le recours à l’action directe est pour eux une tactique pesée en fonction de chaque contexte et qui vise les symboles du capitalisme ou d’un État dénoncé comme autoritaire, en se tournant contre la police déployée lors de la manifestation. Cette violence est défendue par eux comme légitime, en riposte à d’autres violences plus criantes : la violence sociale, économique, politique et policière.

Or le cortège de tête, à la différence des centrales syndicales, accepte les black blocs, partageant avec eux le respect de la diversité des pratiques, se solidarisant en cas de répression, certains le rejoignant individuellement lors de manifestations sauvages ou de casses d’agences de banques et d’assurances. Il ne s’agit cependant pas de confusion entre les deux, mais plutôt de tolérance, de solidarité et de porosité.

Avec le mouvement des gilets jaunes de 2018-2019, c’est comme si toute la manifestation du samedi devenait un seul et unique cortège de tête. Les ballons syndicaux ont disparu. Les « actes » successifs s’émancipent de toute une tradition manifestante, marchant à vive allure dans des espaces nouveaux (à Paris, les Champs-Élysées plutôt que le traditionnel Bastille-République-Nation). Le dispositif de répression nourrit une violence qui tient d’abord de la réaction et qui bientôt est perçue par beaucoup comme le seul moyen de se faire entendre. « Je suis contre la violence, mais la violence d’État me donne la rage », rapportait une manifestante aux journalistes du Monde le jour de l’incendie du Fouquet’s (16 mars 2019). « Il n’y a que comme cela que les médias et Macron nous entendent », complétait une seconde. « Yellow is the new black » est tagué sur les murs.

Si l’histoire ne se répète pas, elle nous apprend que l’ordre comme le désordre, la violence comme la débrutalisation sont toujours coconstruits. La solution ne se trouve donc pas sous la botte des CRS, pas plus que dans l’attaque nocturne du campement du contre-G7, ni dans des lois anticasseurs.


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