Cinéma à l’Élysée

Les artifices de la communication politique ont perdu de leur efficacité. Beaucoup de nos concitoyens ont compris que rien ne s’obtient sérieusement en espérant ébranler la conviction des gouvernants, et tout s’arrache par la crainte que la mobilisation inspire.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


C’est parfois à des petits riens comme ça que l’on comprend par qui nous sommes gouvernés. Selon un écho discret paru dans Le JDD, le président de la République a été bouleversé par le film de Ladj Ly, Les Misérables, chronique de la vie quotidienne dans la cité des Bosquets à Montfermeil. Si l’on s’en tient là, on se dit que nous avons bien de la chance d’avoir un président humain et sensible, quand d’autres ont hérité de brutes comme Trump, Poutine ou Bolsonaro. Mais on déchante en lisant la suite. L’échotier révèle qu’Emmanuel Macron aurait aussitôt demandé au gouvernement de « trouver des idées » pour améliorer les conditions de vie dans les banlieues. Diantre ! Le président découvrirait donc seulement aujourd’hui qu’il y a de la misère et du désespoir dans les banlieues. Sans sous-estimer la force d’un film, dont Christophe Kantcheff nous a dit le plus grand bien dans nos pages Culture, on reste interdit devant l’ébouriffante découverte présidentielle.

À lire > « Les Misérables », de Ladj Ly : La révolte des « no future »

Et aussi > Ladj Ly : « Les Misérables est un film patriote… »

Pendant toutes ces années passées en politique, à Bercy ou à l’Élysée, il n’aurait rien su de la réalité. À moins qu’il n’ait retenu des nombreux rapports qui lui ont été transmis que la « menace islamiste ». On peine à le croire. Dès la parution de l’écho, de méchantes langues se sont d’ailleurs empressées de rappeler le sort qu’Emmanuel Macron avait réservé au rapport Borloo, en mai 2018. Mêlant démagogie et condescendance, il avait publiquement qualifié de « mâle blanc » le rapporteur, et balayé d’un revers de main un travail qu’il avait pourtant lui-même commandé.

Mais ce n’est pas tant de banlieue que je veux vous parler ici – nous le faisons souvent dans ce journal – que du rapport étrange que le président entretient décidément avec le réel. Dans la réaction du cinéphile Macron, c’est peut-être le mot « idée » qui est le plus choquant. Ce mot magnifique, qui devrait résumer à lui seul notre humanité, prend soudain dans sa bouche des accents de roublardise. Il nous plonge dans le monde manipulateur de la communication. Avec tous ses défauts, le rapport Borloo ne faisait pas que brasser des « idées », il prévoyait d’investir quelque cinquante milliards d’euros sous forme de dépenses sociales et de rénovation urbaine. Le beau film de Ladj Ly va-t-il réussir là où un document politico-administratif préparé par un ancien ministre a échoué ? Privilège de l’art ? Il faudrait être crédule pour le croire. Le gouvernement ne va évidemment pas se lancer dans une politique sociale en faveur des banlieues. Tout juste va-t-il chercher des « idées » pour une communication habile. Or, voilà exactement ce qui ne marche plus.

De cette anecdote, on peut tirer quelques conclusions qui sont aussi celles des gilets jaunes, après une année de mobilisation ; et celles des personnels hospitaliers et de toutes ces catégories professionnelles et sociales qui entrent aujourd’hui en mouvement. Les artifices de la communication politique ont perdu de leur efficacité. Beaucoup de nos concitoyens ont compris que rien ne s’obtient sérieusement en espérant ébranler la conviction des gouvernants, et tout s’arrache par la crainte que la mobilisation inspire. Depuis un an, rien n’a changé ou presque. On parle de dix-sept milliards qui ont été concédés au mouvement, une hausse de la prime d’activité, une baisse des impôts pour les bas salaires, une réindexation des petites retraites sur l’inflation… (voir Politis n° 1575). Mais pas de quoi bouleverser la vie quotidienne des Français. Le vrai bilan des gilets jaunes est ailleurs. Ils ont profondément changé le climat politique. Leur victoire est pour l’instant d’avoir surtout insinué le doute dans les allées du pouvoir. Il a fallu pour cela un mouvement un peu fou, on dirait aujourd’hui « disruptif », inclassable, incontrôlable, et qui a sérieusement fait « turbuler » le système, comme aurait dit Chevènement. Un mouvement qui continue de donner le tournis aux sociologues.

Certes, les objectifs du gouvernement sont toujours les mêmes, dictés par des intérêts économiques soumis à la loi d’airain du capitalisme financier. L’obstination à imposer une réforme des retraites injuste et potentiellement explosive le montre assez clairement. Mais le pouvoir a brusquement compris que la résistance ne s’était pas volatilisée avec la chute du mur de Berlin. Une résistance aux contours incertains, et qui n’est plus la lutte des classes des Trente Glorieuses, mais qui relance une conflictualité sociale un temps assommée par les reflux de l’histoire. D’où la peur du gouvernement, ses hésitations et débats internes, sur la réforme des retraites. En une année, les gilets jaunes auront peut-être aussi remis, involontairement, les syndicats en selle. Ces syndicats qui, à force de divisions et d’attentisme, ne faisaient plus peur à personne peuvent aujourd’hui prendre le relais. Il sera difficile au président de la République de demander au gouvernement « des idées » pour les hôpitaux. Ce sont des effectifs, des lits et des crédits qu’il faut. Ce sont des services publics qu’il faut sauvegarder. Le charme des discours est épuisé. La deuxième partie du quinquennat d’Emmanuel Macron s’annonce délicate.


Haut de page

Voir aussi

Articles récents