Grève à l’Opéra de Paris : entrer dans la danse

Moment de grâce et événement exceptionnel, cette mobilisation historique nous parle d’un rapport au passé et au futur, et nous fait entrevoir ce que pourrait être une société où l’art serait accessible à toutes et à tous.

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U n des plus beaux piquets de grève du monde. » Les grévistes de l’Opéra de Paris, orchestre et ballet, ont ému, impressionné et émerveillé le public venu les applaudir pour les deux représentations gratuites données sur le parvis du Palais Garnier. Le 24 décembre, quarante danseuses ont interprété des scènes du Lac des cygnes, accompagnées par soixante-quinze musiciennes et musiciens. Le 31 décembre, l’orchestre a joué Bizet, Berlioz et Prokofiev en terminant par une Marseillaise. Sur les banderoles en guise de décor, on pouvait lire « Opéra en grève » et « La culture est en danger ». Puis des chants révolutionnaires ont surgi pour fêter ce que beaucoup ont vu comme un moment de grâce.

Tout est exceptionnel dans cet événement, de ceux qui créent le sentiment d’un temps en suspens. D’abord en raison même de la grève, très rare à l’Opéra, et de sa durée : elle tient depuis le 5 décembre sans discontinuer. Ensuite par son élan de solidarité. Le gouvernement a bien tenté de le briser en avançant une proposition susceptible de semer la division, comme il tente partout de le faire : la « clause du grand-père ». Le ministre de la Culture, Franck Riester, et le secrétaire d’État chargé des retraites, Laurent Pietraszewski, ont en effet écrit le 23 décembre au directeur de l’Opéra de Paris, Stéphane Lissner : la contre-réforme pourrait ne s’appliquer qu’aux artistes recruté·es après 2022. Les grévistes leur ont opposé une fin de non-recevoir : hors de question de briser la chaîne générationnelle dont elles et ils ne sont qu’un « petit maillon », comme l’explique leur communiqué. C’est tout un rapport au passé et au futur qui se dit là : une fidélité à un acquis datant de 1698 ; le soin d’un avenir lointain où la chaîne « doit se prolonger ». Enfin, ces images magnifiques ont fait percevoir ce que pourrait être une société où l’art serait accessible à toutes et tous. Où il contribuerait à « réinventer la vie », comme on le disait en Mai 68 dans l’Odéon occupé.

De fait, cette grève exceptionnelle rappelle celle menée en 1968 dans le monde de la danse et à l’Opéra, déjà. 18 mai 1968 : pour la première fois dans ce milieu sans tradition de mobilisation, un comité d’action de la danse se réunit au théâtre du Petit-Odéon. Il se tient ensuite quasiment tous les jours pendant trois semaines de grève. Le 2 juin, une assemblée générale a lieu à la Sorbonne en présence de deux cents danseuses et danseurs, dont beaucoup travaillent à l’Opéra de Paris. Les possibilités d’action sont explorées. C’est l’occasion de réfléchir à la place de l’art en général et de la danse en particulier. Beaucoup font alors ce constat : d’un côté, la danse est trop coupée de la société, évoluant dans une sorte d’extériorité, hors du monde et du temps ; de l’autre, elle est peu considérée, réduite souvent au statut de divertissement, voire de superficialité. Le comité de grève met à l’ordre du jour une discussion sur son enseignement : les techniques classiques, indéfiniment reproduites, sont jugées sclérosées ; on scrute les façons de les raviver. Les cours privés sont dénigrés pour leur « parasitisme » et leur dimension mercantile. Les grévistes s’interrogent : comment protéger leur art des exigences et de la rapacité du marché ? Danseuses et danseurs estiment avoir trop peu de relations avec le monde extérieur : il y a donc lieu de sortir de ce milieu pour s’ancrer pleinement dans la vie sociale. La grève permet une prise de conscience accélérée.

En retour, la danse devrait, à leurs yeux, être mieux connue et mieux ancrée dans la société. Les discussions menées en assemblée de grévistes évoquent la maigre place accordée au corps dans les pays occidentaux. Démocratisée, la danse pourrait aider à développer le goût pour l’harmonie des gestes, jugée trop négligée. Le comité propose d’introduire la danse à l’école primaire, de déployer une éducation sensorielle et un enseignement du mouvement, d’encourager l’expressivité chez l’enfant et de faire sentir les possibilités d’une création collective. Tout un art de la vie est à repenser.

Dans les deux cas se formule le souhait de briser la division sociale du travail : l’art ne doit plus être un monde à part. « Les rues sont nos pinceaux, les places sont nos palettes », avait dit Maïakovski. Avec la grève, la scène est en plein air et la rue est son univers.

  • Autrice de 1968, De grands soirs en petits matins__, Seuil, « L’Univers historique », 2018, et de Révolution, Anamosa, « Le mot est faible », 2019.

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