Les plaies sucrées de la Martinique : poursuivre le débat

Cible d’une attaque sur les réseaux sociaux de la part d’un lecteur, l’historienne Laurence De Cock revient sur sa dernière chronique et appelle à un débat apaisé. Politis soutient pleinement sa démarche.

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À la suite de ma dernière chronique « L’histoire n’est pas un roman » consacrée au sucre et à la mémoire de l’esclavage en Martinique, l’auteur d’un article antérieur, et sur le même sujet, Zaka Toto, m’accuse de plagiat. L’accusation est salissante et emballe évidemment les réseaux sociaux. Je ne peux pas ne pas y revenir pour tenter une première réponse à distance (relative encore) de la fièvre récente. J’aimerais insister sur deux points pour le moment : sur ce que cette histoire révèle des procédures volontaires ou non d’invisibilisation des auteurs et autrices dont les travaux précèdent les nôtres, nous qui avons accès à un espace public large, nous, personnes blanches, nous, dominants ; ainsi que sur les difficultés inhérentes à la vulgarisation dans les médias.

La genèse de l’idée

Dans la rubrique que nous tenons avec Mathilde Larrère à Politis, nous alternons entre des textes écrits par nous-mêmes et d’autres demandés à des historiennes et historiens. C’est une rubrique qui vise à vulgariser des recherches récentes et à faire contrepoids au ronflant roman national. Je décide cette semaine de profiter d’une mission d’enseignement en Martinique pour la consacrer à une petite chronique locale. L’idée de travailler sur la dernière usine sucrière Le Galion, m’est donnée d’une visite sur place et d’un dialogue avec quelques personnes rencontrées dans l’usine qui se prépare à ouvrir pour une nouvelle saison le mois prochain. La discussion avec son directeur commercial passionné par le sucre me donne l’idée du thème du papier. Celle de l’axer sur Kémi Séba s’impose le lendemain d’une conversation avec une collègue qui me raconte l’épisode du centre commercial Génipa.

Invisibilisation

Le premier article que j’utilise est ici, sur le site de la chaîne Martinique La Première. Il dit ceci : « S’en prendre au sucre produit par une entreprise à capitaux publics créée par un non-béké peut surprendre. » C’est ce qui me donne la piste à suivre. J’en rassemble beaucoup d’autres, sur l’histoire du Galion, sur la crise de la canne à sucre, des articles de presse, des sites, des blogs. Le site de la revue Zist (que je prends pour un blog) de Zaka Toto est dans le lot. C’est un article documenté, assez drôle et qui affine la thèse que je qualifie dans mon texte de « contresens historique ».

Je suis prévenue, le jour de la publication en ligne, de l’accusation de plagiat, par Zaka Toto, qui m’attaque sur Twitter, une accusation amplement relayée. Je comprends immédiatement ce qui se joue. Quand on travaille sur ces sujets, on sait que cette accusation est lourde : une intellectuelle blanche qui pique le travail d’un Martiniquais sans le citer, comportement colonial évident. Je tente donc de l’appeler pour discuter, il ne répond pas. S’en suit un échange de textos qui deviennent très virulents de sa part. J’explique qu’il n’y a aucun plagiat, mais que je comprends parfaitement sa réaction, que j’aurais dû citer son nom (que je ne connaissais pas à ce moment) et que je demande immédiatement à Politis d’ajouter une note. Mais tout est trop tard, rien ne va : ni mes explications, ni mes excuses, ni ma manière de le citer en note, rien. Évidemment, l’affaire venait de commencer : « Koupé tèt, boulé kaye » écrit-il dans son avant-dernier texto (« coupez les têtes et brûlez les maisons », une référence à l’insurrection révolutionnaire du Sud en 1870).

Il n’y a, dans ma chronique, aucune reproduction de parties de son texte, mais c’est, selon lui, un « pillage » de ses idées. C’est le titre de son récent texte où il relate sa version des choses, avec publication de mes textos, tronqués, et ciblant au passage des collègues, femmes, enseignantes martiniquaises. J’ai gardé l’intégralité de nos échanges textos ; envoyés également à plusieurs personnes susceptibles, si nécessaire, de confirmer les faits.

Cette affaire, au-delà du cas de monsieur Zaka Toto, n’est pas sans soulever des questions beaucoup plus lourdes et légitimes. Ai-je été naïve, inconséquente, prétentieuse ? Un peu tout cela en même temps, pour avoir imaginé pouvoir, dans l’enthousiasme de mon séjour, et dans l’immédiateté d’une chronique, écrire sur un pays que je ne connais pas autrement qu’en théorie. J’ai profité de ce séjour pour rencontrer de nombreuses personnes, hommes et femmes, fin connaisseurs et connaisseuses d’une histoire et d’un contexte qu’ils et elles décrivent comme explosif. Mon erreur est là : considérer qu’il était possible de prendre la parole sur des sujets aussi lourds sans vérifier plus longuement que d’autres, moins visibles, en avaient parlé beaucoup plus longuement et beaucoup mieux que moi. C’est une leçon personnelle à tirer de cette histoire aussi. Je suis suffisamment au fait de ces débats que nous évoquons dans L’histoire comme émancipation avec Mathilde Larrère et Guillaume Mazeau. Je milite aussi par ailleurs pour la pédagogie critique et pour la conscientisation ; il m’est donc interdit de faire fi de ces dominations présentes et passées lorsqu’on évoque ces enjeux. J’ai manqué indéniablement de discernement et de vigilance.

Faire ce travail d’objectivation et d’humilité, pour nous chercheuses, chercheurs, qui publions sans difficultés, et qui avons accès aux médias dominants est une nécessité. Réfléchissons-y surtout lorsque nous intervenons dans des supports non scientifiques.

Les coulisses d’un article de vulgarisation

La vulgarisation est une démarche compliquée. Quand elle est faite dans les médias, elle se double de contingences matérielles que beaucoup ignorent. Mon texte devait être rendu deux jours après ma visite du galion. L’écriture doit donc être très rapide. J’appelle préalablement Politis pour avoir une double-page qui m’est refusée parce que la maquette est déjà prête. Je voulais y raconter mes discussions au Galion, donner à voir la passion des deux personnes croisées sur place, puis embrayer sur l’affaire Kémi Séba.

Ne disposant que de 4200 signes, je décide finalement de me concentrer sur l’affaire elle-même. Le texte doit être clair et concis : aller à l’essentiel et le dire de manière simple. J’avais l’idée, l’axe, les lectures principales étaient faites. Je me concentre plutôt sur les faits que je ne connais pas, notamment les aventures du Galion lorsqu’il passe de plantation à usine. C’est une question qui, historiquement, est très intéressante car elle intègre l’outre-mer dans le processus d’industrialisation. Dans le cas du Galion, elle s’accompagne également d’un passage de relais de propriété. J’avais envie de raconter tout ça. Je l’ai fait à partir de documents en ligne sur le site de l’usine. Ensuite, on coupe, on rabote, on vérifie régulièrement le nombre de signes. Nous référençons rarement nos chroniques sauf dans des cas particuliers. Ici, j’y cite l’ouvrage de Myriam Cottias parce que la thèse dont je parle sur l’abolition (par soucis économiques plutôt que moraux) ne me semble pas bien connue du grand public. C’est ma seule note. Je ne cite rien d’autre. L’article part en relecture, ici en Martinique et à Politis. II est amendé, passe en maquette dès le lendemain et est publié. De manière générale, il y a forcément, dans la démarche de vulgarisation, des références implicites à de très nombreux travaux qui ne peuvent pas tous être cités. Le vulgarisateur est un passeur d’idées qui ne sont pas forcément les siennes. C’est ce qui semble ingrat pour les uns, passionnant au contraire pour d’autres. Quant aux lecteurs et lectrices, qui ne sont pas du champ, et auxquels on s’adresse, je crois bien qu’ils s’en fichent.

Comme j’ai tenté de l’expliquer à Zaka Toto dans de longs messages où je reprends tout l’historique de l’affaire, je comprends parfaitement qu’il se soit senti blessé. Ces débats ne sont pas une mince affaire, ils sont sérieux, et je reconnais également l’impérieuse nécessité de les avoir, mais sereinement, et nous ne pourrons le faire que dans la franchise et l’honnêteté.

Lire aussi Les plaies sucrées de la Martinique coloniale


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