Pour des retraites écologiques

Le débat social actuel fait l’impasse sur l’état de notre planète. Pour favoriser la transition écologique, encourager la sobriété et réduire les inégalités, il faut donner une pension identique à toutes les personnes.

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Une des choses qui me surprennent le plus dans le débat actuel sur la réforme des retraites est la manière dont il est déconnecté des réalités géophysiques de notre monde. On dirait qu’il s’agit juste d’un exercice comptable à résoudre, d’une équation mathématique pure, avec tel nombre d’actifs diminuant, tel nombre de retraités augmentant et, selon les sensibilités politiques, un niveau de cotisations patronales restant stable ou non, un niveau de pension baissant ou non, un système se privatisant ou non, etc.

Le hic dans tout cela est que nous ne vivons pas dans un univers de tableau noir et de craie blanche, mais bien sur une planète pouvant fournir telles quantités de ressources renouvelables ou non, telles quantités d’énergies renouvelables ou non, pouvant ou non absorber telles quantités de déchets et de gaz à effet de serre. Or notre niveau actuel de prélèvement de ressources et d’énergie a des conséquences lourdes et structurellement intenables sur les grands équilibres du monde dans lequel nous vivons.

Nous assistons en ce moment même à la sixième extinction de masse des espèces vivantes, à une perte dramatique de biodiversité. L’inquiétant déclin des populations d’insectes ou de vers de terre pose déjà de graves problèmes de pollinisation des plantes, d’oxygénation et de fertilisation des sols. Le climat se dérègle de plus en plus vite et de plus en plus profondément. Ce sont nos conditions de vie mêmes qui sont en jeu. Dans une telle situation, comment comprendre que l’on veuille nous faire travailler plus ? Ce qui veut tout simplement dire produire plus, donc extraire davantage de matières premières et d’énergies, actuellement à 80 % d’origine fossile et donc fortement émettrices de gaz à effet de serre. Les personnes qui nous gouvernent nous demandent de scier plus longtemps la branche sur laquelle l’humanité est assise, et nous allons leur obéir ?

Au contraire, il nous faut préserver la capacité de la Terre à nous fournir de la nourriture, de l’eau potable, un air respirable et des températures supportables ! Nous devons limiter et freiner le changement climatique en cours pour que nous puissions nous y adapter au mieux, en limitant la casse humaine pour notre génération et celles de nos enfants et de ceux qui les suivront. Pour cela, il n’y a qu’une manière de faire : il faut diminuer la taille du gâteau, mieux la répartir et changer sa recette pour que l’on vive mieux avec.

Quelle réforme structurelle des retraites serait compatible avec une telle règle de base ? Pour commencer, il faut maintenir au maximum le système par répartition. Les fonds de pension – système d’assurance et de complémentaires privées – financent les causes du dérèglement climatique et ont un besoin structurel de croissance du PIB pour garantir les meilleurs rendements à leur clientèle. Il faut les interdire, sauf à leur imposer d’investir exclusivement les fonds qu’ils gèrent dans des activités liées à la transition et à la sobriété énergétiques.

Il convient en outre de donner une retraite égale à toutes les personnes, permettant à celles-ci de vivre dignement tout en participant à la diminution de la taille globale du gâteau, et contribuant à diminuer radicalement les inégalités sociales. Cette retraite ne doit dépendre ni du nombre d’années travaillées ni des salaires touchés. La vie de travail aura déjà favorisé les un·es par rapport aux autres. Elle avantage déjà les un·es sur les autres pour cette nouvelle période de la vie (argent de côté, maison ou appartement déjà payé, etc.). Une retraite égale permettra de corriger un peu cette situation (1). Il faut surtout réduire fortement le niveau de retraite des 20 % les plus riches, qui ont un niveau de vie écologiquement très destructeur et qui alimentent les dynamiques de consommation ostentatoire : multiplication des voyages en avion ou en bateau de croisière, achat de véhicules puissants, des derniers modèles d’électroménager, etc.

Ce programme doit bien entendu être accompagné de réglementations et de politiques permettant de mieux vivre avec moins : lois contre l’obsolescence programmée et pour la réduction drastique des loyers, construction de logements sociaux et passifs, rénovation thermique du parc actuel, développement des transports collectifs et sécurisation des itinéraires cyclables ou piétons, etc.

Enfin, il faut impulser des dynamiques permettant aux personnes retraitées de trouver un sens à leur existence – qu’on leur souhaite la plus longue possible – sans pour cela éprouver le besoin de surconsommer ou de voyager en avion ou en paquebot. Outre les pratiques que beaucoup ont déjà (engagement associatif, accès à la culture ou reprise d’études…), il faut imaginer et impulser des modes d’entraide et de coopération entre personnes retraitées et population active, jeunes et enfants, des programmes d’habitat partagé, des types de loisirs et de tourisme le plus décarbonés possible.

Txetx Etcheverry Cofondateur d’Alternatiba, militant de Bizi ! et d’Action non-violente COP 21.

(1) Le débat démocratique en fixera le montant. Avec 1 500 euros brut par mois, par exemple, plus de 50 % des personnes actuellement à la retraite gagneraient à une telle réforme générale.


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