Prisons : la suppression des parloirs crée d’énormes tensions

Privés de visites, les détenus se trouvent également privés de cannabis, qui entre par cette voie dans les établissements. Or ce produit agit comme calmant, voire anxiolytique. Les incidents risquent de se multiplier, comme en Italie.

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En Italie, pays le plus touché par l’épidémie en Europe (le nombre de morts a même dépassé celui de la Chine, sur les plus de 10 000 décès relevés dans le monde), le sévère confinement, depuis presque deux semaines dans toute la péninsule, a entraîné une série de mutineries et de violentes émeutes dans de nombreux établissements pénitentiaires, les 8, 9 et 10 mars derniers. À Modène (Émilie-Romagne), la révolte des détenus s’est terminée par le décès de sept d’entre eux, la plupart ayant ingurgité une trop grande quantité de médicaments psychotropes après avoir pris le contrôle de l’infirmerie de leur maison d’arrêt. Une demi-douzaine de personnes incarcérées ont également trouvé la mort au cours d’affrontements avec les forces de sécurité, qui se sont produits dans une vingtaine de prisons du pays, de Milan à Palerme…

La suppression des parloirs en France ne va pas manquer de faire éclater ce type de mouvements d’insubordination et de révoltes derrière les murs d’enceinte. La population carcérale française s’élevait, au 1er janvier, à 70 651 détenus pour 61 080 places opérationnelles (chiffres de l’Administration pénitentiaire). À ce jour, un détenu de 74 ans a succombé au Covid-19 à Fresnes, et un autre détenu à Villeneuve-lès-Maguelone (Hérault), et neuf personnels (dont deux infirmières) ont été testés positifs, et environ 230 détenus ont été placés en confinement sanitaire.

Or, dès mardi 17 mars, premier jour de confinement national et donc de suppression des visites dans les prisons, des détenus de la maison d’arrêt de Grasse (Alpes-Maritimes) ont engagé un véritable bras de fer avec les personnels de l’administration pénitentiaire, une partie d’entre eux parvenant à prendre le contrôle de certaines ailes de l’établissement et à se hisser sur les toits. Des portes de cellules ont été arrachées et un poste de contrôle incendié. C’est à l’annonce de la suppression des visites et parloirs que le mouvement a commencé. Cette prison comptait au 1er janvier quelque 720 détenus pour 574 places. Une proportion qui n’est d’ailleurs en rien la pire, comparée à la surpopulation carcérale généralisée, frôlant parfois les 200 % d’occupation dans certains établissements pénitentiaires.

Libérer des détenus ?

La contrôleuse générale des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, a ainsi invité, jeudi 19 mars, à libérer un certain nombre de détenus, notamment ceux en détention provisoire (dont use honteusement et massivement la justice française), ou ceux condamnés à de petites peines, puisqu’il existe nombre de mesures alternatives à l’incarcération. De même, pour les centres de rétention administrative… 

Lire > Malgré l'urgence sanitaire, les centres de rétention demeurent

En tout cas, en Espagne, l’administration pénitentiaire, en plus d’augmenter la durée des appels téléphoniques pour les détenus, autorise désormais les 8 000 prisonniers bénéficiant d’une mesure de semi-liberté (travail à l’extérieur et nuit en détention) à rester dormir chez eux afin de limiter les risques de contagion au coronavirus, mais aussi d’apaiser ces détenus, la plupart en fin de peine. 

En France, la Chancellerie s’apprêterait à prendre la même décision pour ces détenus impossibles par définition à confiner, même s’ils sont beaucoup plus rares (à peine plus de 1 600). En outre, Nicole Belloubet a demandé aux juridictions de « différer la mise à exécution des courtes peines d’emprisonnement »

Aucune politique nationale n’est toutefois édictée : si dans certaines juridictions les juges d’application des peines (JAP) ont pris effectivement la décision de libérer des détenus qu’ils connaissent bien et qui sont en toute fin de peine, dans d’autres, les magistrats (indépendants, donc seuls à statuer en la matière) sont moins enclins à de telles décisions. Mais, surtout, comme le souligne Cécile Dangles, présidente de l’Association nationale des JAP, « ne sortent bien sûr que ceux pour lesquels tout le monde – juge, procureur et services pénitentiaires – est d’accord ». Et le parquet freinerait des quatre fers dans nombre de juridictions, comme Toulouse ou Marseille. En somme, si « les choses bougent », elles semblent bouger très lentement.

Favoriser une atmosphère plus apaisée

Or, comme cela a déjà été documenté en Italie, la suppression des parloirs, en plus d’empêcher la rencontre avec les parents, enfants et mari ou femme, entraîne, selon la plupart des observateurs spécialistes du monde carcéral, un arrêt de l’approvisionnement de cannabis en détention. Un détenu en région parisienne, interrogé sur France Inter, estimait ainsi, le 18 mars, que « 80 % de l’approvisionnement des consommateurs de cannabis dépendait des contacts aux parloirs ». De quoi se demander si le personnel de l’administration pénitentiaire ne préfère pas laisser pénétrer le cannabis en détention, tel un produit favorisant grandement une atmosphère plus apaisée ? 

Les directions de centrale et de maison d’arrêt ont insisté, ces derniers jours, pour qu’en contrepartie de l’interruption des parloirs les temps de promenade et d’accès aux cabines téléphoniques soient largement augmentés. Le ministère de la Justice a de son côté annoncé cette mesure ridicule : la télévision, d’ordinaire payante en prison, est désormais gratuite pour la période ! Comme si regarder davantage la télévision à six dans une cellule de 10 m2 allait empêcher les contaminations… Mais il semble que cela ne suffira pas à calmer la colère des détenus.

Quand on sait que le cannabis est un psychotrope qui, contrairement à l’alcool, agit comme un calmant, voire un anxiolytique, la prison ne pourrait-elle pas être un espace d’expérimentation de la dépénalisation de son usage ? Au nom de la (précaire) paix sociale, en détention.


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