Sans décoder ?

Pourquoi Le Monde publie-t-il une tribune qu’il sait mensongère ?

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Le 21 avril dernier, Le Monde a publié un article épatant, qui révélait que le Medef, parmi d’autres organisations patronales, prend prétexte de l’épidémie de Covid-19, qui nous plonge depuis deux mois dans l’affliction, pour réclamer des assouplissements des normes environnementales françaises et européennes.

Ainsi, relevait cet excellent papier, « le patronat », qui est donc à cette pandémie ce que le vautour oricou est à la mort des gnous (1), « veut profiter de la crise sanitaire et économique pour pousser le gouvernement et Bruxelles à revoir leur réglementation dans plusieurs domaines, comme la réduction des émissions de gaz à effet de serre et les avancées sur […] une gestion durable des ressources ». Convenons-en, avec d’autant plus d’enjouement qu’il peut arriver que l’on accueille avec moins d’allégresse d’autres papiers de cette vénérable publication : il est tout à l’honneur du Monde d’avoir mis en lumière ces irritants comportements.

Las : treize jours plus tard, le 3 mai, le même journal a publié, dans ses pages dédiées aux « opinions », une hallucinante tribune, dans laquelle plusieurs dizaines de « grands patrons », parmi lesquels se trouvaient quelques-uns des plus conséquents pollueurs de France et du monde (2), réclamaient encore plus de « moyens financiers » à l’État – comme font toujours les capitalistes dans les moments où leur appétence (marquée) pour la libre concurrence échoue à les protéger complètement contre la menace de se vautrer en beauté. Ils suggéraient sans rire (mais sans s’engager plus avant) que cet « effort financier public » pourrait servir « d’accélérateur » à « une relance verte » – perspective à laquelle eux-mêmes seraient tout à fait ravis de souscrire.

Or, qui trouve-t-on (notamment) parmi ces signataires ? Geoffroy Roux de Bézieux, patron de ce même Medef dont Le Monde expliquait, dans son excellent article du 21 avril, que, loin de vouloir œuvrer à un quelconque verdissement de notre avenir, il s’affairait au contraire à son empêchement, à Paris comme à Bruxelles.

D’où (3) la question – moins frivole qu’il n’y paraît, car on sait que la complaisance que lui témoignent la presse et les médias n’entre pas pour peu dans la continuation d’un capitalisme dont les derniers mois ont encore confirmé la mortelle dangerosité : pourquoi Le Monde, qui se targue par ailleurs de s’être équipé d’une équipe de « décodeurs » entièrement dédiée à la lutte contre les fake news, publie-t-il cette tribune dont il sait pertinemment, pour avoir révélé treize jours plus tôt le lobbying anti-environnemental de ses signataires, qu’elle est mensongère ?

Serait-ce qu’un bobard patronal, s’il est signé par ses auteurs, n’entre pas dans la catégorie des fausses informations – et peut-être publié sans être décodé ?


(1) À ceci près, naturellement, qui n’est pas exactement rien, que le vautour, quant à lui, ne nuit à personne. (Au fait, puisqu’on parle d’animaux : il faut absolument qu’on se reparle bientôt de l’illuminé de l’Élysée et de son envie de nous voir « domestiquer » puis « chevaucher le tigre ».)

(2) Comme Total, qui cueille du pétrole, et Air France, qui le brûle.

(3) Et par-delà le discret chantage qui semble sous-tendre cette tribune, en mode si-vous-ne-nous-redistribuez-pas-plus-d’argent-contribuablique-nous-continuerons-à-réchauffer-la-planète-et-ce-sera-de-votre-faute…


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