Vers une crise politique majeure

L’union nationale commence par cette idée très discutable selon laquelle nous serions tous dans la même galère. Non, nous ne sommes pas tous dans la même galère. Et l’homme qui fait aujourd’hui son mea culpa n’a cessé jusqu’à présent d’aggraver le sort des « galériens ».

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Quand on a peur de l’avenir, on se tourne vers le passé. C’est à peu près ce qu’a fait Emmanuel Macron en allant, le 16 mai, célébrer dans les Hauts-de-France la figure tutélaire de Charles de Gaulle, là où, en mai 1940, au soir d’une des rares victoires sur les Allemands, le futur général prit la résolution de résister. Venu chercher l’inspiration des mânes gaulliennes, notre Président a lui aussi – et une nouvelle fois – loué « l’esprit de résistance ». En communication, un message n’est jamais trop lourd… Mais cette incantation lancinante que nous chante le président de la République depuis sa première allocution télévisée, et sa fameuse scansion guerrière, ressemble un peu trop à une inutile leçon de morale. « Résister », d’accord, mais contre qui ? Contre un virus ? Mais tout le monde résiste, chacun à son poste, les uns surexposés au combat, les autres confinés à l’arrière, parfois taraudés par l’angoisse du chômage. Les collabos sont rares. Il y a deux mois, c’est-à-dire un siècle, nous étions nombreux déjà à résister… mais à Emmanuel Macron et à son injuste réforme des retraites. Et le personnel hospitalier de la Pitié-Salpêtrière, dont il a fait la tumultueuse rencontre le 15 mai, résistait lui aussi dans une autre bataille, pour obtenir des budgets, et du renfort, sans imaginer à quel point la revendication était d’une urgence tragique. La résistance, donc, nos concitoyens connaissent ! Emmanuel Macron est un peu comme un soldat échappé des rangs ennemis qui viendrait prendre sans vergogne son commandement chez nous. On hésite à suivre…

L’autre message hérité de De Gaulle, c’est l’unité. Il est encore plus difficile à comprendre dans les circonstances actuelles. Car c’est là que la métaphore guerrière trouve ses limites. Unis avec qui, et pour quoi ? L’union nationale commence par cette idée très discutable selon laquelle nous serions tous dans la même galère. Une galère que les jours de fête on appelle Nation. C’est cette idée, sans doute, qui conduit à accorder des médailles aux infirmières, et – si on a bien compris – à les faire défiler sur les Champs-Élysées le 14 juillet. Une idée, surtout, qui heurte une réalité que certains feignent de découvrir. Non, nous ne sommes pas tous dans la même galère. Et l’homme qui promet aujourd’hui de revaloriser les salaires du personnel hospitalier, et de donner la priorité à « la logique sanitaire » sur « la logique budgétaire », n’a cessé jusqu’à présent de désunir notre peuple en aggravant le sort des « galériens ». On cherche le piège. Et on le trouve dès le lendemain du mea culpa présidentiel lorsque son ministre de la Santé, en même temps qu’il confirme les revalorisations de salaires, rouvre la porte à des assouplissements de la durée du travail. Comme, deux semaines auparavant, le patron du Medef. On en revient avec Emmanuel Macron à cette question : sommes-nous les témoins du trouble d’un technocrate qui, comme le disait Raymond Aron de Giscard, ne connaît pas le tragique de l’histoire, ou de la manœuvre d’un parfait cynique qui fait le dos rond en attendant que ça se passe ?

Quoi qu’il en soit, les paroles de contrition de Macron ne doivent pas être tenues pour négligeables. Non pour se bercer d’illusions. Car on connaît peu d’exemples d’un renversement de politique par un même exécutif. Il y eut bien en 1983, après dix-huit mois de relance, la parenthèse libérale qui ne s’est jamais refermée. Mais c’était de gauche à droite. L’inverse n’a pas de précédent. Mais que l’on y croit ou pas, les mea culpa présidentiels constituent un fait politique en soi, qui rend difficile la suite pour une majorité qui se délite. L’intendance a du mal à suivre ce parcours tortueux. Pour preuve, les désertions dans les rangs de la majorité, et ce « neuvième groupe » de députés, certes modérément frondeurs, mais qui, quoi qu’on en pense, affaiblissent le Président. Pour se sortir d’affaire, Emmanuel Macron va devoir prendre une décision forte. La rumeur court d’une dissolution. Peu probable. On n’imagine pas qu’il ait oublié la mésaventure du tandem Chirac-Juppé qui, en 1997, avait voulu jouer au plus fin avec la démocratie. Un changement de Premier ministre ? Mais pour mettre qui, sans faire vaciller un équilibre déjà instable ? Il n’y a guère de solution institutionnelle.

De plus, la question de la dette ennuage lourdement l’horizon présidentiel. On aimerait que le gouvernement ou le Président se prononce. Dette perpétuelle prise en charge par la Banque centrale européenne, ou fardeau que l’on va faire payer au peuple ? C’est une énorme question. L’un des économistes officiels de la macronie, Jean Pisani-Ferry, a déjà donné son avis : ce sera faire payer le peuple. Le plan de relance de cinq cents milliards préconisé lundi par Angela Merkel et Emmanuel Macron s’inscrit d’ailleurs dans cette logique. Certes, il offre l’avantage indéniable de mutualiser cette dette particulière, mais c’est un emprunt sur les marchés financiers. Qui remboursera et quand ? Alors même que l’on est loin d’être sortis de la crise sanitaire, et que la crise économique est devant nous, c’est une crise politique majeure qui s’annonce. Et cela, dans un paysage social en effervescence. Si Emmanuel Macron espérait gagner du temps, ou bénéficier d’un répit avec ses propos de contrition, c’est d’ores et déjà raté. C’est même le contraire qui se produit. Son nouveau discours renforce les impatiences.


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