Antisémitisme : les contradictions de la France

Ce que cache l’obstination du gouvernement à légiférer après l’échec de la loi Yadan.

Denis Sieffert  • 21 avril 2026
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Antisémitisme : les contradictions de la France
Manifestation contre la loi Yadan, le 12 avril 2026, à Paris.
© Serge d'Ignazio

Avec plus de sept cent mille signatures, les opposants à la proposition de loi Yadan ont remporté une demi-victoire. In extremis, et alors que se profilait la perspective d’un nouveau revers politique, le gouvernement a retiré, le 17 avril, le texte qui prétendait lutter contre « les formes renouvelées de l’antisémitisme ». C’est la deuxième tentative de ce genre qui échoue, après la proposition d’origine sénatoriale du 10 octobre 2023. Mais le groupe Renaissance n’a pas pour autant rendu les armes.
Un projet de loi sera en principe déposé par le gouvernement au mois de juin. On peut s’interroger sur une telle obstination. S’explique-t-elle par une volonté sincère de combattre l’antisémitisme, alors que notre arsenal juridique est déjà solidement pourvu, ou répond-elle à d’autres motivations ?

Le texte de Caroline Yadan apparaît pour ce qu’il est : une grossière opération de soutien à l’extrême droite israélienne.

Il y a dans ce débat un éléphant au milieu du magasin. Rien de moins que la situation au Proche-Orient. Ce qu’il ne faut pas avouer, c’est la corrélation entre un antisémitisme bien réel, et de toute façon inexcusable, et la politique israélienne. Il faut à toute force entretenir l’idée d’un antisémitisme ontologique, sans autre cause que la haine millénaire du Juif. Le génocide à Gaza, les raids meurtriers des colons contre les Palestiniens de Cisjordanie, les bombardements aveugles au Sud-Liban, où 55 villages ont déjà été rasés, tout cela commis par un État qui se définit lui-même comme « l’État-nation du peuple juif » ne serait pour rien dans la montée de l’antisémitisme.

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Cette décorrélation fait apparaître le texte de Caroline Yadan pour ce qu’il est : une grossière opération de soutien à l’extrême droite israélienne. Celle-ci et ses amis qui mènent la charge dans la société française jouent sur les deux tableaux. Ils dénoncent l’amalgame en effet coupable entre Israël et les Juifs de France, tout en revendiquant pour l’État hébreu une représentation des Juifs de la diaspora. À cet égard, la loi de juillet 2018, dite de « l’État-nation du peuple juif », au-delà de son contenu discriminatoire à l’encontre de la minorité arabe, vise à embarquer les Juifs dans une solidarité qu’ils n’ont pas choisie, et dont beaucoup ne veulent pas.

Hurler à l’antisémitisme chaque fois que le slogan « Israël assassine » est proféré est le ferment le plus sûr du racisme anti-Juif.

C’est cependant cette manipulation qui alimente l’antisémitisme. Jusqu’à l’absurde, le texte abandonné ne jugeait-il pas, dans son exposé des motifs, que « l’antisémitisme peut se manifester par des attaques à l’encontre de l’État d’Israël lorsqu’il est perçu comme une collectivité juive ». Or, « une collectivité juive », c’est précisément ainsi que l’Israël actuel se définit. Experte en confusions, la sociologue Brigitte Stora s’interrogeait jadis sur le sens du slogan « Israël assassin » : « Qui est désigné ? Un pays, un peuple ou un fantasme ? » On peut évidemment toujours soupçonner l’antisémite sous les mots qu’il ne prononce pas. Mais dire qu’Israël assassine, l’imprécision de la métonymie mise à part, n’est pourtant guère discutable. Hurler à l’antisémitisme chaque fois que ce slogan est proféré est le ferment le plus sûr du racisme anti-Juif. L’interdit, lorsqu’il est excessif au point de défier l’évidence et l’honnêteté, perd toute signification.

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L’imposture est d’autant plus manifeste que le gouvernement français use, par ailleurs, de tous les moyens pour réprimer les mouvements de solidarité avec les Palestiniens : criminalisation des appels au boycott, multiplication des signalements pour « apologie du terrorisme », souvent sur simple dénonciation d’organisations d’extrême droite sioniste, et refus obstiné d’envisager toute sanction à l’encontre d’Israël. Si on veut bien rassembler toutes les pièces de ce puzzle délétère, on a le sens véritable du texte de Caroline Yadan, et probablement, hélas, du futur projet gouvernemental. Le comble ayant été atteint lorsque, la semaine dernière, le gouvernement a refusé un visa à Shawan Jabarin, directeur de l’organisation palestinienne des droits humains Al-Haq, dont le témoignage était attendu le 14 avril devant le Parlement européen. Pour la seule raison sans doute qu’il est Palestinien.

Il ne fallait donc pas attendre de la France qu’elle soutienne la demande espagnole de rupture de l’accord d’association de l’Union européenne avec Israël, ce 21 avril devant le Conseil des Affaires étrangères de l’UE. Une pétition d’un million d’Européens n’y suffit pas. Ce n’est jamais le moment. Il n’y a pas encore assez de crimes. Au fond, le gouvernement français ne fait qu’honorer le pacte faustien passé par la voix de son Premier ministre avec le Crif lors du dîner annuel de cette organisation en février dernier.

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