Iran : la plus absurde des guerres
Si cette guerre d’Iran est indéchiffrable heure par heure, l’histoire proche et lointaine lui donne son sens tragique.
dans l’hebdo N° 1912 Acheter ce numéro

© ATTA KENARE / AFP
On me dira que toutes les guerres sont absurdes, mais reconnaissons que celle-ci atteint des sommets. Ce ne sont pas les experts omniprésents sur les plateaux de chaînes d’information en continu qui diront le contraire. On entend cette armada de généraux en retraite rivaliser d’hypothèses qui, à peine énoncées, sont aussitôt démenties par les sautes d’humeur de Donald Trump et les revirements d’un pouvoir iranien qui continue de courir comme un canard sans tête. Les belligérants se livrent à une guerre des nerfs aux dépens de la planète entière, à commencer par le peuple iranien. Qui craquera le premier ? L’Iran économiquement asphyxié ou Donald Trump, qui voit arriver avec effroi l’échéance des midterms et une prochaine visite à Pékin, où il aura du mal à faire le fier ?
Voilà une guerre qui n’avait pas de raison d’être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu’elle ne soit déclarée.
Ne sachant finalement pas plus que nous lire l’avenir, nos experts n’ont d’autre recours que de montrer leur science inépuisable en armes de mort. L’étonnant dans ce tableau est qu’un homme se fait discret : Benyamin Netanyahou. Il a sa guerre à lui, au Liban. Mais du conflit qui sème le chaos dans l’économie mondiale, en Iran et dans le Golfe, il est étrangement absent. On en oublierait presque qu’il en est l’instigateur. Voilà une guerre qui n’avait pas de raison d’être puisque son objectif affiché par les assaillants, états-uniens et israéliens, était atteint avant même qu’elle ne soit déclarée. Rappelons que la mise sous surveillance du nucléaire iranien était au cœur de l’accord de 2015 ratifié par l’Iran, les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne, ainsi que l’Union européenne.
Début 2017, l’Agence internationale de l’énergie atomique avait même validé les engagements iraniens. Mais cet accord, la droite israélienne n’en voulait pas. Benyamin Netanyahou s’est bruyamment félicité de la décision de Trump de le rompre, le 8 mai 2018. De ce jour, la logique de guerre était en marche. Il a fallu attendre le deuxième mandat de Trump pour le passage à l’acte. Nous savons maintenant, grâce au New York Times, que Netanyahou et le patron du Mossad avaient fini par convaincre Trump lors d’une réunion secrète à la Maison Blanche, le 11 février dernier. À grand renfort de vidéos, le Premier ministre israélien avait « démontré » à son hôte que le régime iranien allait tomber et qu’il était dans l’impossibilité de bloquer le détroit d’Ormuz… Malgré les appels à la prudence du vice-président J. D. Vance, Trump a cru flairer le bon coup qui lui assurerait une bonne place dans les livres d’histoire. Tout cela est parfaitement documenté.
De quelque côté que l’on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne.
Pendant ce temps, Netanyahou mène sa guerre de conquête au Liban, dont le prétexte est le Hezbollah. L’historien Jean-Pierre Filiu rappelle à bon escient que le Hezbollah n’existait pas lorsqu’en mars 1978 Israël a pour la première fois envahi le Liban. Il fallait à l’époque chasser l’OLP, organisation de résistance à la colonisation des territoires palestiniens (1). Bref, de quelque côté que l’on se tourne, on a la politique israélienne et, in fine, la question palestinienne. Entendons-nous : que le Hezbollah rende impossible la vie des Israéliens du nord du pays n’est pas une invention. Et que l’Iran des mollahs représente une « menace existentielle » n’est pas qu’un fantasme israélien. Mais pourquoi ? En irait-il de même si l’injustice faite aux Palestiniens n’était pas devenue la grande cause du monde musulman, convoquée à tout moment, avec d’ailleurs plus ou moins de sincérité ; et si l’agression première n’était pas l’oppression coloniale ? Et plus encore aujourd’hui que l’injustice a pris la dimension de pogroms en Cisjordanie et d’un génocide à Gaza.
Chronique du Monde du 26 avril.
Dans le brouillard actuel, il serait urgent de revenir à l’histoire. Deux livres nous y invitent magistralement. L’un, de l’historien israélien Omer Bartov, qui décrit la course de son pays « vers l’abîme (2) » ; l’autre, d’Elias Sanbar, qui publie ces jours-ci son Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine (3). À « D comme Démocratie », Sanbar rappelle qu’en 1969 l’OLP proposa la formule de « Palestine démocratique », « au sein de laquelle vivraient, égaux en devoirs et en droits, les citoyens musulmans, juifs et chrétiens ». Mais l’oppression coloniale et la montée des fondamentalismes ont balayé cette espérance. Le résultat tient symboliquement dans ces élections municipales palestiniennes du 25 avril, ultra-verrouillées par le Fatah de Mahmoud Abbas. Triomphe des listes uniques ! On a même organisé un scrutin à Gaza. Un peu comme si on avait voté à Hiroshima le 7 août 1945…
Israël. Une course vers l’abîme, Omer Bartov, Seuil, 2026.
Nouveau Dictionnaire amoureux de la Palestine, Elias Sanbar, Plon, 2026.
Une analyse au cordeau, et toujours pédagogique, des grandes questions internationales et politiques qui font l’actualité.
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