Municipales : Une campagne du « monde d’après »

Face aux mesures de sécurité sanitaire, les candidates et candidats doivent casser les codes pour se démarquer au second tour.

Cet article est en accès libre. Politis ne vit que par ses lecteurs, en kiosque, sur abonnement papier et internet, c’est la seule garantie d’une information véritablement indépendante. Pour rester fidèle à ses valeurs, votre journal a fait le choix de ne pas prendre de publicité sur son site internet. Ce choix a un coût, aussi, pour contribuer et soutenir notre indépendance, achetez Politis, abonnez-vous.


À Paris, les affiches de campagne du mois de mars ont pris la pluie et le vent. Les couleurs sont passées, les sourires se sont estompés et, devant certaines écoles, elles sont devenues illisibles. Une forte abstention, 55,5 %, un confinement de huit semaines et un déconfinement plus tard, ces affiches semblent appartenir à un lointain passé. Pourtant, il faudra bien que les Françaises et les Français retrouvent le chemin des urnes et les prétendant·es aux postes, celui de la campagne. Le Premier ministre, Édouard Philippe, en a annoncé la date dans son allocution du 22 mai : le second tour des élections municipales se tiendra donc le 28 juin prochain. Malgré le prolongement de la durée de la campagne et un coup de pouce financier, la situation inquiète dans les communes n’ayant pas encore choisi de maire. Comment respecter les mesures de distanciation physique ? Comment et avec quel argent équiper les militants en masques, en gants, en visières et en gel hydroalcoolique ? Comment diffuser ses idées au plus grand nombre, à l’heure où les rassemblements de plus de 10 personnes sont encore interdits ? Comment faire campagne alors que le virus du Covid-19 menace toujours ? Autant de questions auxquelles les partis et les candidat·es n’ont pas de réponse.

« Nous avons la chance d’avoir des militants qui font preuve de beaucoup d’inventivité et d’énergie », pose Paul Vannier, chargé de la campagne pour La France insoumise. Le mouvement, comme d’autres structures politiques de gauche, jouit en effet d’un « vivier » de sympathisant·es jeunes et aguerri·es dans le maniement des nouveaux outils de la communication politique. « Avec Roxane Lundy, notre candidate à Beauvais dans l’Oise [département touché en premier par l’épidémie], nous avons expérimenté les méthodes de communication numérique en avance », indique Benjamin Lucas, porte-parole de Génération·s. Vidéos en direct sur Facebook (nommées « Facebook lives »), prises de position sur Twitter, réunions sur l’application de visioconférence Zoom… Les moyens ne manquent pas pour les candidat·es des partis issus de la gauche et de l’écologie. Reste à les mettre en pratique et à inventer, sur ces bases, de nouvelles manières de faire connaître leur programme. Car les « marqueurs » caractéristiques d’une campagne ont été gommés par l’épidémie. Adieu bains de foule, tractages, porte-à-porte, réunions publiques et accueil de personnalités politiques d’envergure nationale ! Il faut désormais s’approprier les codes du numérique. En la matière, La France insoumise fait figure de pionnière : « Nous sommes beaucoup moins ringards que les autres partis », s’amuse l’insoumise Danielle Simonnet, candidate à la Mairie de Paris défaite au premier tour mais en lice pour rafler la mairie du XXe arrondissement. Le mouvement dont elle est oratrice nationale n’a-t-il pas projeté, en 2017, l’hologramme de Jean-Luc Mélenchon ? Depuis plusieurs semaines, la candidate écume les réseaux sociaux et propose, tous les mardis, des Facebook lives sur des thèmes bien spécifiques : violences policières, services publics, santé & Ehpad, etc. La France insoumise assure aussi le soutien à ses candidats. « Nous avons mis en place un certain nombre d’outils, réactivé des plateformes de vote par procuration et nous menons une campagne de rappels téléphoniques », détaille Paul Vannier. Mais ces initiatives n’égalent pas le contact humain. « Nous avons remplacé le porte-à-porte par un système d’appels, la réception est bonne », explique Danielle Simonnet. Mais elle déplore : « Nous allons passer à côté de certains électeurs qui n’ont pas de téléphone fixe ou n’habitent plus à cette adresse. Parfois, nous tombons même sur le grésillement d’un fax. » Autre écueil ? Le public visé. « Les utilisateurs de Facebook ont en moyenne autour de la quarantaine, ceux d’Instagram sont plus jeunes, et sur Twitter il y a de tout », détaille la candidate à la mairie du XXe. Difficile, alors, pour une seule personne, d’avoir recours à toutes les plateformes et d’alterner les modes d’expression propres à chacune.

Tutoriels et plans de soutien

Pour remplacer les rassemblements et réunions publiques, d’autres aussi ont fait preuve d’inventivité. « À Hellemes, une commune de l’agglomération lilloise, les candidats ont fait du tractage par vélo », révèle Hélène Hardy, en charge des élections pour Europe Écologie-Les Verts. Pour le parti de Julien Bayou comme pour les autres, c’est le numérique qui a toutefois été privilégié. Lundi 8 juin, la direction a même présenté aux candidat·es favori·tes ou « en ballottage favorable » un « plan de soutien numérique ». « Nous leur avons dévoilé la trame de notre plan, en matière de formation, de phoning [démarchage téléphonique], de SMS ou de l’envoi de forces militantes », détaille Léa Balage, en charge des mobilisations. Pour communiquer entre les candidat·es, les équipes et le siège, c’est aussi par le biais du numérique que se sont déployées les forces. Non sans peine. « On s’est marrés, à expliquer à untel ou unetelle comment prendre la parole sur Zoom », se remémore Hélène Hardy. La commission numérique du parti avait pourtant pris les devants. « Pour le premier tour, nous avions assuré des formations sur trois niveaux pour les équipes », explique Sophie Niclaus, à la tête de la commission et secrétaire régionale d’Île-de-France. Second tour et jeux d’alliances obligent, les uns font part de leurs connaissances à ceux qui les rallient, et vice et versa. « Les équipes d’Anne Hidalgo ont diffusé aux écolos des tutoriels », nous indique-t-on.

En apparence, tout est simple, il suffit d’être épaulé par son parti et de se former aux réseaux sociaux. Mais l’affaire se corse quand on aborde la question de la date et du résultat de ce second tour. Fallait-il repousser les élections après l’été et repartir de zéro ? « Il n’y avait que des mauvaises solutions », commente Benjamin Lucas. « C’est une atteinte au fonctionnement démocratique, estime Paul Vannier, les électeurs seront dans l’incapacité de se forger une opinion. » Mais le report de trois mois du second tour n’a pas fait que des déçus… Les maires sortant·es et candidat·es à leur réélection ont en effet eu tout le loisir de se mettre en avant durant la crise sanitaire. « La plupart d’entre eux n’ont pas fait de conneries, ils se sont démenés pour avoir des masques – avec des réussites variables – mais ils l’ont fait », analyse Hélène Hardy ; « Ils ont pu mobiliser les moyens de la ville », indique Paul Vannier. « La prime au sortant peut être à double tranchant, tempère toutefois Benjamin Lucas, si les électeurs ont jugé qu’ils avaient mal géré la crise, la sanction pourrait être sévère. » La sanction, pour tous les partis et pour toutes les candidatures, serait surtout que le taux d’abstention soit le même qu’au premier tour. « Des surprises, on en aura, prédit Hélène Hardy, des bonnes et sans doute des mauvaises. »


Haut de page

Voir aussi

Articles récents