Dans les colonies, éduquer… mais pas trop

La « mission civilisatrice » de la France auprès des populations de son empire n’était souvent qu’un prétexte. En témoignent les inégalités d’enseignement entre les enfants des colons et ceux des locaux.

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La République coloniale a-t-elle enseigné « nos ancêtres les Gaulois » aux enfants indigènes des colonies ? Les choses sont un peu plus compliquées. En juillet 1885, dans son célèbre discours à la Chambre des députés,Jules Ferry proclamait « le devoir de civiliser les races inférieures », assignant ainsi à l’école sa tout aussi célèbre « mission civilisatrice ». Cependant, que signifiait exactement « civiliser » pour les républicains de l’époque ? La plongée dans les abondantes archives coloniales nous révèle la pratique quotidienne de l’administration, les objectifs du projet éducatif et leur mise en pratique, mais aussi les doutes, les craintes et les obsessions des acteurs politiques.

Premier constat : cette volonté de « civiliser » les populations coloniales fut présente bien avant la IIIe République. En 1816, lors de la reprise de possession du Sénégal, l’instituteur Jean Dard arriva avec le premier bateau pour ouvrir une école à Saint-Louis. Les motivations furent vite plus utilitaristes que philanthropiques. L’école était en effet considérée comme l’auxiliaire de l’exploitation économique des colonies : elle devait contribuer à faire des colonisés des producteurs de denrées agricoles tropicales (sucre, coton, café, arachide…) mais aussi, en leur transmettant les goûts des Européens, des consommateurs de produits manufacturés métropolitains. La mission de l’école fut dès lors limitée à l’apprentissage du français, du calcul et de quelques bribes de civilisation nécessaires à la bonne participation des colonisés au projet colonial. Peu à peu, la nécessité de former une élite locale subalterne et peu onéreuse, destinée à occuper les postes d’employés administratifs ou de commerce, apparut. Lorsque les républicains arrivèrent au pouvoir dans les années 1880, ils assignèrent à l’école des objectifs similaires : une école pratique, intellectuellement peu ambitieuse, devant fournir le personnel subalterne nécessaire à la mise en valeur de la colonie.

Le péril fut vite identifié : il fallait se garder de trop instruire au risque de produire des « déclassés » ou des « révoltés ». Il convenait donc de civiliser pour mieux asseoir la domination coloniale. L’idéal méritocratique paraissait également bien peu présent ; l’enseignement secondaire était principalement destiné à quelques fils de chefs qu’il s’agissait de rallier à la cause française. L’école destinée aux enfants des colons français, mais aussi à ceux de la nombreuse main-d’œuvre arrivant d’Italie, d’Espagne ou de Malte qu’il convenait de rendre française, se distinguait de l’école des enfants des colonisés, dont les programmes étaient « adaptés », c’est-à-dire moins ambitieux, plus adossés à la culture locale.

Néanmoins, les autorités furent soucieuses de préserver l’image d’une France pays des droits de l’homme, qui se refusait au « préjugé de couleur ». L’accès à l’enseignement européen et à la pleine citoyenneté ne fut pas totalement refusé, mais accordé avec parcimonie, sous la pression des colonisés, qui furent nombreux à aspirer à l’éducation française. Avec humour, ténacité, colère parfois, la voix des colonisés se fit entendre dans une presse qui commençait à se dégager de la censure, mais aussi dans les instances coloniales qui leur avaient accordé une petite place, ou encore dans des pétitions de parents d’élèves.

Face à ces mobilisations, les autorités coloniales tentèrent de préserver leurs intérêts financiers et politiques : la main-d’œuvre locale s’avérait indispensable, y compris pour certains emplois d’encadrement ; il était impératif d’éviter les rébellions, et les formations trop intellectuelles paraissaient des vecteurs de politisation. Après la Première Guerre mondiale, alors que le sang des colonisés avait largement coulé dans les tranchées, les autorités coloniales se résolurent à développer un enseignement technique secondaire et supérieur, mais toujours distinct de l’enseignement métropolitain. Cela ne répondit pas aux aspirations des populations colonisées, qui refusèrent cet enseignement spécifique et firent pression sur les autorités coloniales pour qu’elles ouvrent l’accès à l’enseignement supérieur métropolitain. Elles l’obtinrent peu à peu, mais seulement pour une étroite minorité.

Carole Reynaud-Paligot Enseignante à l’université de Bourgogne. Vient de publier L’École aux colonies. Entre mission civilisatrice et racialisation (1816-1940), Champ Vallon, 352 pages, 25 euros.


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