« Venise doit réduire drastiquement le nombre de ses visiteurs »

Clara Zanardi analyse les conséquences du « tout-tourisme » imposé à la ville depuis des décennies, et dont la pandémie a brutalement révélé l’impasse.

Olivier Doubre  • 17 mars 2021 abonné·es
« Venise doit réduire drastiquement le nombre de ses visiteurs »
© Michel Soudais

Après des études de philosophie, Clara Zanardi, née en 1988 à Belluno (dans le nord de la Vénétie alpine), a remporté une bourse pour son doctorat en anthropologie sociale et humaine, consacré au départ à la question du tourisme à Venise. Sur un tel sujet, elle préfère travailler à l’université de Trieste, dans la région voisine du Frioul, afin d’avoir plus de latitude dans son étude critique du développement économique et social de la Sérénissime, notamment face à sa « monoculture » quasi obsessionnelle du tourisme de masse. Au fil de ses recherches, elle découvre que très rares sont les travaux consacrés au véritable « exode », massif et « structurel », des Vénitiens depuis l’après-guerre vers la « terre ferme », conséquence directe de ce modèle quasi-uniforme d’expansion économique.

Comme beaucoup de diplômé·es d’études supérieures en Italie, en particulier en sciences sociales, Clara Zanardi ne trouve pas vraiment de débouchés professionnels. Et dénonce ce « gâchis énorme » puisque « l’Italie forme une bonne partie de sa jeunesse, en général avec un très bon niveau, mais n’est pas capable de la retenir pour travailler ici, alors que ces jeunes pourraient lui apporter beaucoup, ce dont elle aurait bien besoin ! » Ne souhaitant pas (comme tant de ses compatriotes bien formé·es de son âge) partir à l’étranger, la jeune docteure enchaîne donc les petits boulots : garde d’enfants, vendeuse dans des magasins destinés aux touristes ou femme de chambre dans les grands hôtels.

Passionnée par sa ville et l’environnement lagunaire (aujourd’hui très fragilisé) qui l’entoure, vivant avec son compagnon, qui a eu la chance de trouver un studio à deux pas du pont du Rialto, enjambant le Canal Grande, Clara Zanardi milite dans nombre de collectifs qui tentent de proposer une voie alternative à l’impasse du « tout-tourisme » à Venise, pour permettre à ses habitants d’y résider et d’y travailler.

Alors que la pandémie de Covid-19 a soudain interrompu le flux incessant de visiteurs, vous soulignez que les pouvoirs publics, nationaux mais aussi locaux, s’emploient autant que possible à soutenir le marché du tourisme.

Clara Zanardi : En effet, l’État a promulgué de nombreuses dispositions pour l’ensemble de ce secteur. En commençant par la restauration, qui a connu une croissance extrêmement forte à Venise. Une croissance, bien évidemment, qui n’est soutenue en aucun cas par la demande locale, puisque c’est une activité qui s’adresse principalement aux touristes. Si les petits propriétaires ou gérants du secteur se plaignent de n’être pas assez aidés, les mesures prises leur permettent de continuer à payer les salaires de leurs employés, d’accroître leur occupation de l’espace public (avec des terrasses élargies), voire les exemptent des taxes en vigueur, comme celles sur les ordures ménagères. Alors que c’est le parfait exemple d’un secteur qui aurait dû être redimensionné, puisque le nombre de structures est phénoménal. Tout cela pour attendre que le business du tourisme reprenne comme avant, y compris pour les hôtels et ses autres acteurs…

Ce secteur pèse beaucoup dans l’économie italienne…

Oui, celle-ci a fortement investi dans le tourisme (et Venise est l’un des exemples les plus évidents, sinon caricaturaux, de cette politique que l’on observe depuis les années 1970, dans ce pays sans doute plus qu’ailleurs), au préjudice d’autres secteurs, puisque les ressources ne sont pas illimitées. Cela génère beaucoup de travail au noir et d’emplois précaires, avec d’énormes quantités de déchets et un fort impact environnemental. Enfin, cette politique est source d’une grande concentration de richesses dans les mains d’un nombre très réduit d’acteurs économiques.

Toujours plus d’hôtels

Au début de l’été 2019, le maire de Venise (droite), Luigi Brugnaro, inaugure avec des architectes et des investisseurs de l’Autriche voisine un « quadrilatère des hôtels » près de la gare de Mestre (faubourg sur la « terraferma », ou sur le « continent »), reliée directement à celle de Venise. Quatre tours d’une hauteur ici inhabituelle, jurant avec l’architecture locale, proposent près de 750 chambres, capables d’accueillir jusqu’à 2 000 visiteurs. L’idée de la municipalité consiste à inciter autant de touristes que possible à passer la nuit sur la « terre ferme » quand, jusqu’ici, ils quittaient rarement le centre historique. Symbole du tout-tourisme et des investissements visant uniquement la hausse du nombre de visiteurs, l’opération immobilière était alors saluée par les édiles et les professionnels, qui se frottaient déjà les mains… mais n’avaient bien sûr pas prévu le Covid-19 ! Un exemple caricatural de projet complètement démesuré – et de l’aveuglement en faveur de ce seul modèle de développement économique.

Certes, dans les premières phases d’expansion de l’économie touristique, il y a eu souvent des bénéfices en faveur d’une population assez large. Mais très vite, les multinationales et des acteurs financiers importants entrent en jeu et l’éventail des profits se trouve fortement concentré entre les mains de quelques-uns, et toujours les mêmes. Ce qui, in fine, appauvrit globalement tout le territoire où elle est implantée. Et c’est difficilement réversible, puisque toutes les personnes qui ont été, de fait, expulsées de Venise, à cause d’un habitat destiné au tourisme (entre hôtels puis AirBnB), ne pourront pas aisément ni rapidement revenir vivre en ville. Même si beaucoup le souhaiteraient…

Dans votre essai, vous commencez par citer Fernand Braudel, qui parlait de « l’omniprésence du passé à Venise ». Or vous montrez que cet essor envahissant du seul tourisme finit paradoxalement par gommer une grande partie du passé de la ville, en dehors évidemment des monuments tels Saint-Marc ou le palais des Doges…

Venise a en effet un rapport complexe à son passé. Tout le siècle dernier s’est concentré sur la conservation et la restauration du patrimoine (peintures, monuments, etc.). Mais, en même temps, on a ciblé essentiellement la vitrine de la ville, en ignorant certains aspects de son passé qui, selon moi, caractérisent au moins autant une cité, comme sa culture, sa socialité, les formes de relations entre ses habitants et avec l’extérieur, son artisanat et son apport pratique et manuel pour la préservation de la ville. La plupart des savoirs et des façons de construire sont devenus résiduels, sinon oubliés pour certains. Non pas parce qu’on n’en aurait pas eu besoin, mais parce qu’ils ont été écrasés par une concurrence trop forte, tirant la qualité vers le bas.

Seul a pu se maintenir l’artisanat, qui s’est converti à la production en direction du tourisme. Par exemple, la dernière fonderie de bronze et de cuivre, dont les réalisations étaient traditionnellement destinées à la construction ou aux bateaux, fabrique aujourd’hui des reproductions des chevaux de la basilique Saint-Marc ou les poignées de porte des grands hôtels ! Autre exemple : je possède une petite barque traditionnelle à rames et je devais changer la partie de la proue qui est en laiton. Le seul artisan – que j’ai eu du mal à trouver sur une des îles de la lagune – encore capable de la refaire n’avait plus qu’un moule de cette pièce-là, car il n’en fabrique quasiment plus. Or, auparavant, on en faisait par milliers… Donc, même pour les bateaux, qui devraient représenter un marché important, les artisans se font rares. Ainsi, il n’en reste qu’un fabriquant encore des voiles pour les bateaux traditionnels, et il est très âgé. Car seuls survivent ceux qui sont liés d’une façon ou d’une autre au secteur du tourisme. Il n’y a presque plus aucun artisan sachant planter les pieux en bois qui ne pourrissent pas dans l’eau, sur lesquels tout Venise repose depuis près de mille cinq cents ans.

On a ciblé la vitrine de la ville en oubliant sa culture, sa sociabilité…

C’est comme une métaphore de l’impasse dans laquelle nous sommes : nous avons perdu ce savoir qui a permis la fondation de la cité. C’est pourquoi je suis rétive, ou très méfiante, vis-à-vis du recours habituel au mot « authentique » : la transformation de la ville l’a tourné, depuis tant d’années, vers un usage destiné quasi exclusivement au tourisme, et ce sont les services les plus basiques qui se sont transformés en premier, comme l’usage de l’espace public, les transports, le type de magasins, en somme tout ce qui fait la vie quotidienne des personnes qui vivent à Venise. Le terme « authentique » n’a donc plus aucun sens dans un tel contexte. Ou plutôt, c’est la Venise touristique qui, aujourd’hui, est la Venise authentique ! Parce que c’est celle que vivent les Vénitiens, qui les occupe chaque jour, qui les nourrit…

Par ailleurs, y a-t-il une création contemporaine à Venise ?

Oui, dans une certaine mesure. Beaucoup de créateurs choisissent Venise pour venir y travailler, avec leurs savoirs et leurs talents, artistiques ou artisanaux, provenant d’autres villes et d’autres pays. C’est ce qui fait que cette ville, qui en nombre de résidents est une sorte de gros village, est devenue aussi une cité internationale, non pas à cause du tourisme, mais bien comme terrain fertile de création du fait de la présence de ces personnes qui apportent une certaine valeur à la cité. Mais, ce qui manque cruellement dans ce domaine, c’est une politique efficiente concernant les espaces et les ateliers à mettre à leur disposition. Pour que puisse se développer une ville alternative avec une créativité propre, il faut des lieux spécifiques à des prix abordables.

Une des causes majeures de la disparition des artisans, c’est la hausse continue des loyers des espaces commerciaux, qui fait que personne ne peut plus travailler ou, encore plus difficile, démarrer une activité ici. Sans une politique qui le permette, rien ne pourra avancer en la matière. Or la municipalité pourrait la mettre en place dès demain matin, puisque de très grandes parties de la ville, des bâtiments, d’anciennes usines ou même les immenses hangars de l’Arsenal (qui représente un sixième de la superficie de la ville), sont à l’abandon ou simplement vides.

Certes, une partie limitée de ces derniers a été louée à la Biennale – là encore pour un public majoritairement de touristes – mais ils sont vides la moitié de l’année, puisque la Biennale n’a lieu qu’entre juin et novembre. Par ailleurs, il y a beaucoup de très vastes espaces communaux totalement inusités. Les ressources existent et il suffirait que la municipalité s’engage dans une politique fiscale et des adaptations des loyers pour aider qui veut se lancer dans une activité artisanale ou artistique. Le problème de Venise semble complexe et l’est à bien des points de vue, mais certaines choses pourraient être faites dès aujourd’hui assez aisément et permettraient d’insuffler un peu de vraie vie dans la cité. Car si l’on attend de bloquer le flux des touristes – ce qui est par ailleurs anticonstitutionnel –, ou même si l’on attend de réussir à réduire un peu ce flux énorme pour tenter de réinstaller un brin de vie normale dans cette ville, il faudra sans doute des décennies. Probablement n’y parviendra-t-on jamais vraiment ! En revanche, c’est réalisable si l’on agit sur la limitation de la hausse des loyers et, surtout, sur la destination d’usage des immeubles. Changer celle-ci ne devrait plus être impossible puisque, dans la Constitution italienne, même la propriété privée est encadrée et soumise à l’intérêt public.

Votre livre, La Bonification humaine, est issue de votre thèse de doctorat en anthropologie sur le tourisme à Venise. Mais il traite plus particulièrement de l’« exode » massif des Vénitiens advenu ces dernières décennies. Pourquoi cette évolution de votre objet de recherche ?

C’est exact que j’ai d’abord travaillé sur le tourisme et l’afflux considérable que génère Venise, puisque viennent entre 28 millions et 30 millions de touristes chaque année. À ce propos, je dois dire que le seul véritable travail de la municipalité dans ce domaine est de mettre au point un moyen de les compter ! En fait, mon doctorat était beaucoup plus banal, parlant du secteur du tourisme donc, et de son impact exorbitant sur la vie de la cité. Mais je me suis assez vite demandé : comment se fait-il que personne (ou presque) n’habite plus à Venise ? Cela me semblait au départ une question évidente que beaucoup de personnes devaient se poser. Mais non : j’ai découvert qu’il n’y avait aucune recherche, aucun livre sur l’« exode » des Vénitiens (en dehors d’études principalement statistiques ou de rares travaux sociologiques datant des années 1970), alors que paraissent des livres sur Venise en permanence ! C’est que, d’une certaine manière, ce dépeuplement est quasiment considéré comme un phénomène naturel, même par les Vénitiens. Alors que la ville demeure un bassin d’emplois important, puisque 20 000 travailleurs de la « terre ferme » viennent y travailler chaque jour. Et le dernier sondage mené auprès des habitants de la « terre ferme » anciennement résidents du centre historique indiquait que 58 % d’entre eux seraient volontiers revenus y habiter, à condition de trouver un logement d’une qualité semblable à celle de leur habitat actuel et à un prix abordable…

Le transfert des classes populaireshors du centre historique a été planifié.

Il pourrait donc y avoir une demande, mais il n’y a pas de logements, car ils ont été transformés en hôtels ou en locations de courte durée. Aujourd’hui, Venise compte officiellement 51 000 résidents et un peu plus de 49 000 lits pour le tourisme. Un peu comme si, pour 2,2 millions d’habitants, Paris avait peu ou prou le même nombre de lits dans les hôtels ou les locations de type Airbnb ! Ce qui serait absolument invraisemblable.

Vous dites que cette situation est pourtant considérée comme le résultat de choix individuels des particuliers…

Absolument. J’ai essayé de montrer que cela résultait, au contraire, d’un contexte, certes économique, mais aussi de facteurs structurels et collectifs découlant de prises de position et de décisions tout à fait explicites des classes dirigeantes de la ville. Depuis longtemps, ces élites estiment que le centre historique doit être vidé de sa population, c’est-à-dire de ses classes populaires, qui doivent être envoyées vers la « terre ferme ». Parce que Venise a une telle valeur qu’il faut l’exploiter autant que possible. Ainsi, je n’ai pas inventé cette expression, la « bonification humaine ». Il provient d’une déclaration de Vittorio Cini (1) en 1935, au conseil municipal, dans laquelle il explique la nécessité d’envoyer la classe ouvrière au plus près des lieux de production, donc à Marghera et à Mestre, qui se développaient alors. Il reprend l’idée de « bonification » chère à Mussolini. Ce dernier ayant voulu « bonifier » les marais Pontins au sud de Rome, Cini appelle à effectuer pour Venise une « bonification humaine ».

Contrairement à ces choix individuels qu’on continue à invoquer, c’est bien un projet pour les masses, avec une décision planifiée et raisonnée, qui a organisé le transfert des classes populaires du centre historique vers la « terre ferme » durant des décennies, jusqu’à la situation actuelle où cette « bonification humaine » est quasi achevée. C’est pourquoi j’ai été très surprise que ce phénomène d’exode, qui fut sans conteste le plus marquant de toute l’histoire de la ville au XXe siècle, n’ait fait l’objet d’aucun travail dans le domaine des sciences humaines et sociales. Comme si la pensée critique s’était arrêtée depuis les années 1970…

Vous montrez qu’existent malgré tout certaines niches de résistance locale face à l’écrasante industrie touristique, dans des quartiers particuliers, ou quelques activités alternatives.

En effet. Cela apparaît d’ailleurs avec force, depuis la pandémie du Covid. Ainsi, le marché, qui est très ancien et que l’on voit très vaste et fréquenté sur les photos des années 1960, est désormais plus petit, mais semble très actif, aujourd’hui qu’il n’y a plus de touristes. D’autres quartiers, plus éloignés du centre et de la place Saint-Marc, paraissent aujourd’hui animés, car les habitants qui y résident les font vivre, tout simplement. Il s’agit là de quartiers qui ont maintenu un tissu résidentiel, avec des HLM, des logements encore abordables. Alors que les rues habituellement bondées, remplies de touristes autour des magasins de souvenirs et des restaurants, et que les Vénitiens évitent d’ordinaire parce qu’on ne peut pas y marcher à cause du monde et qu’ils n’ont rien à y faire ni à y consommer, sont aujourd’hui totalement désertes et leurs commerces fermés. Aussi les parties de la ville qui parvenaient encore à échapper au tout-tourisme sont-elles celles qui résistent le mieux à la pandémie car ce sont les moins abîmées ! Les autres sont en souffrance et dépendent uniquement des aides de l’État. Toutefois, il faut relativiser : il y a encore quinze ans, la différence entre ces quartiers était assez nette ; mais Airbnb (principalement) l’a fortement réduite, en éparpillant en quelque sorte les zones de réception des touristes jusque dans des quartiers auparavant relativement épargnés. Un autre changement, plus inattendu sans doute, a été Google Maps : grâce à cela, des touristes se retrouvent dans des endroits où ils ne seraient généralement jamais allés avant. Ce qui rend d’ailleurs la vie quotidienne des Vénitiens encore plus difficile car ils parvenaient auparavant à éviter les foules de touristes pour se rendre au travail ou chez des amis, en empruntant des parcours alternatifs aux voies les plus directes entre les endroits « à visiter » (le pont du Rialto, place Saint-Marc, l’Académie des beaux-arts, etc.). Si cette diffusion que je décris a disparu avec la pandémie, il faut être bien conscient qu’elle peut revenir en quelques jours !

Les élus de la ville parlent beaucoup de s’orienter vers un « tourisme soutenable ». Qu’en pensez-vous ?

Cela n’existe pas et ne peut exister ! Un tourisme soutenable pourrait peut-être advenir dans certains lieux aujourd’hui non touristiques. Mais dans une ville comme Venise, qui a dépassé très largement le seuil de ce qu’elle peut accueillir et supporter, le tourisme ne peut être soutenable puisque n’importe quel autre type de tourisme va venir s’ajouter à l’existant. Ce qui est d’ores et déjà beaucoup trop !

Il faut pouvoir réduire quantitativement et de manière drastique le nombre de visites, il n’y a pas d’autre solution. Si les touristes sont trop nombreux, aucun tourisme n’est « soutenable » ! Ou alors la seule possibilité est de se limiter à un tourisme élitiste, c’est-à-dire d’accueillir uniquement ceux qui payent le plus. La seule initiative que l’exécutif Brugnaro (2) a essayé de mettre en place consiste en des moyens de comptage du nombre de touristes arrivant en ville, notamment des tourniquets qui n’ont jamais vraiment fonctionné. Or il n’y a pas besoin de les compter précisément puisqu’on sait qu’ils sont bien trop nombreux ! Et la situation actuelle n’est vécue par cette municipalité que comme une pause, non comme le début d’une possible et nécessaire transformation du modèle passé. Si la crise du Covid s’arrête, tout recommencera comme avant… Du coup, j’en viens à espérer qu’elle dure assez longtemps et que les pouvoirs publics soient contraints à des modifications structurelles. Mais j’ai peu d’espoir. Et j’ai la conviction que ces changements interviendraient d’abord sur le dos des plus pauvres et des plus fragiles – les précaires, les travailleurs au noir ou à la demande, nombreux dans ce secteur, ou les saisonniers, qui reçoivent des subsides de l’État hors saison, ce qui est en fait une autre aide publique à ce secteur…

© Politis

L’autre axe en faveur d’un tourisme « soutenable » sur lequel voudrait agir la municipalité actuelle est le nombre des touristes qui passent la nuit en ville. Qu’en pensez-vous ?

Cela fait plus de vingt ans que les autorités communales voudraient augmenter la part de touristes dormant sur place. Car 80 % des visiteurs ne sont là qu’en « excursion », c’est-à-dire qu’ils repartent au bout d’une journée, dormant dans les autres villes de Vénétie, comme Padoue, Trévise, Vérone ou Ferrare, voire à Milan ou plus loin. Mais le problème de la quantité demeure, puisqu’en augmentant fortement et de manière continue le nombre de lits, on a vu croître aussi bien le nombre de visiteurs de passage que ceux qui y passent une nuit, deux ou plus. En fait, cette volonté politique n’a fait que développer ces deux formes de visite de la ville, car l’une ne fait en aucun cas diminuer l’autre, bien au contraire. La fréquentation touristique à Venise est comme une boule de neige devenue une véritable avalanche : le flux a crû en continu depuis la fin des années 1950, entre 7 % et 10 % par an avant le Covid ! Selon les agences immobilières, un appartement dédié au tourisme rapporte en moyenne entre 10 % et 12 % par an ; rien ne peut faire concurrence à ce débouché, si on n’agit pas structurellement pour réguler ce marché. C’est une machine à fric devenue folle ! S’il n’y a pas une régulation forte, volontaire, vu qu’il n’y a déjà plus qu’environ 50 000 résidents, une population vieillissante, ce sera bientôt trop tard, avec la perte définitive de l’histoire, de la culture et de la sociabilité qui ont fait la cité depuis plus d’un millénaire. Et une fois perdue, elle ne pourra être reconstruite en quelques mois ou quelques années. Cela risque bien d’être définitif ! Sans même parler de l’aspect environnemental : Venise submergée dans quelques années, ne serait-ce que par la montée des eaux… La catastrophe est donc annoncée, avec une précision scientifique !

Pour conclure, et pouvoir espérer, sinon rêver quand même un peu, quelles activités alternatives à cette monoculture touristique pourraient être développées ?

C’est une question intéressante, même s’il n’est pas aisé d’y répondre. Tout d’abord, un secteur de l’artisanat, soutenu par une volonté politique affirmée. En renouvelant les secteurs véritablement historiques de la cité, comme les chantiers navals, avec un retour du développement des embarcations anciennes, à voile ou à rames. En cette période de Covid, cela paraît possible, vu la baisse du trafic sinon la quasi-disparition des taxis et autres navires de tourisme (à commencer par les paquebots de croisière, monstres sur l’eau, extrêmement dangereux pour la ville elle-même). Il faudrait renouveler le travail du verre, afin qu’il ne soit plus entre les mains de quatre ou cinq grands acteurs à Murano. Il pourrait avoir de nombreux débouchés. Mais d’autres secteurs pourraient également être relancés, qui étaient jadis à la base du développement de la ville, depuis les plâtriers des immeubles avec leur savoir des couleurs, unique ici, mais aussi leurs connaissances sur les techniques de résistance à l’humidité, alors qu’aujourd’hui les appels d’offres sont remportés par des entreprises étrangères, fonctionnant sur le très court terme. De même, jusque dans les années 1960, il y avait beaucoup de céramistes et de mosaïstes à Venise, qui ont quasiment tous disparu, expulsés à cause de la hausse des loyers…

Ce renouveau dépend grandement d’une volonté politique ! Enfin, il serait nécessaire de promouvoir une agriculture raisonnée et responsable, avec des coopératives, dans les îles notamment, qui autrefois nourrissaient la cité. Et puis beaucoup imaginent Venise comme une capitale potentielle du travail immatériel et culturel, mais aujourd’hui les universités se sont surtout distinguées comme des acteurs du processus de spéculation immobilière. Par ailleurs, Venise a été dans le passé la capitale de l’imprimerie et de l’édition, jusqu’à représenter près de 80 % des livres imprimés au XVIe siècle ; aujourd’hui, il n’y a même plus un seul siège de maison d’édition ici, alors qu’il s’agit, justement, d’une activité « soutenable » qui pourrait se diversifier, et même atteindre le secteur touristique. Mais tout cela dépend avant tout d’une volonté politique d’aller vers ces directions alternatives.

Clara Zanardi Docteure en anthropologie sociale, auteure de La Bonifica Umana. Venezia dall’esodo al turismo, éd. Unicopli (Milan), 2020.

(1) Aristocrate, financier et ministre sous Mussolini. C’est lui qui va entreprendre la construction des grandes usines sidérurgiques, chimiques et pétrolières sur la « terre ferme » à Marghera, face à Venise. Il est « l’âme financière » du « groupe de Venise » qui, avec Foscari (dont l’université de Venise porte le nom) ou Volpi, autres Vénitiens puissants sous le fascisme, œuvre à développer en lien avec le régime mussolinien les secteurs des assurances, de la marine, de l’industrie et du tourisme. Ayant rompu avec le Duce juste avant sa chute, il sera arrêté et déporté par les nazis à Dachau, son fils parvenant à le faire libérer en corrompant les SS grâce à l’immense fortune familiale…

(2) Luigi Brugnaro, entrepreneur et dirigeant du club de basket de la ville, maire de Venise-Métropole depuis 2015, réélu en 2020. « Ni de droite, ni de gauche » au départ, il a été réélu l’an dernier en conduisant cette fois la coalition de droite, réunissant la Lega (extrême droite), les berlusconiens de Forza Italia et quelques autres formations.

Monde
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