L’« école de la confiance » met en péril la spécificité de la maternelle

Institutionnalisée sous la IIIe République, la classe pour les 2-6 ans s’est développée autour des besoins et des capacités de l’enfant, avant de subir la tendance du « retour aux fondamentaux » à la fin des années 1980.

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Au moment où il s’apprêtait à présenter devant le Parlement la loi « pour l’école de la confiance », Jean-Michel Blanquer vantait l’obligation de la scolarité à 3 ans ou l’accent mis sur le langage dès la maternelle comme des mesures visant à garantir l’égalité des chances, ce qui l’avait conduit à réviser l’histoire de la scolarisation des petits : « Inventée en 1848, sous la IIe République, la maternelle est profondément liée à la construction de l’égalité. » Or l’accueil des enfants de 2 à 6 ans remonte en France au début du XIXe siècle, avec les « écoles à tricoter » du pasteur Oberlin dans les Vosges, mais surtout les premières salles d’asile ouvertes à Paris dès la Restauration. Il n’est alors pas question d’émanciper les enfants du peuple dans l’esprit de Jean-Denys Cochin, le fondateur de la première salle d’asile, ni dans celui des bourgeoises qui les finançaient, ces dames patronnesses comme on les appelait. En effet, ces lieux sont destinés à offrir aux ouvriers un mode de garde pour leurs enfants, afin de les gagner au pouvoir en place.

Dirigées et animées exclusivement par des femmes, ces structures accueillent des centaines d’enfants dans les grandes villes industrielles. Pour encadrer des effectifs importants, pouvant atteindre des centaines d’enfants, une pédagogie est mise au point, où l’éducation religieuse est importante : les élèves ne sont pas libres de leurs mouvements et les activités sont rythmées aux sons du sifflet et du claquoir. Encadrés par des adultes et les aînés de la classe, ils évoluent dans une immense salle équipée de gradins et de bancs fixes.

La maternelle, qui est institutionnalisée dans les années 1880, au début de la IIIe République, en réaction contre les salles d’asile, conserve son caractère populaire. Ce n’est qu’à partir des années 1960 que toutes les classes sociales scolarisent leurs enfants en maternelle. Cette démocratisation inversée a pu s’opérer en raison de la croyance, dans les milieux favorisés, de l’importance de la socialisation scolaire et de la reconnaissance de la professionnalité des maîtresses.

Sous l’égide de Pauline Kergomard à partir de la fin du XIXe siècle, puis sous l’action de l’Association des institutrices de maternelles (Agiem) et des inspectrices générales des écoles maternelles, comme Suzanne Herbinière-Lebert ou plus tard Germaine Tortel, la maternelle est une école pensée pour le tout-petit. Elle vise l’épanouissement de l’enfant par l’importance du jeu libre et non de leçons dictées par la maîtresse, par un apprentissage adapté à son âge et à ses capacités cognitives, où les arts plastiques occupent une place grandissante après la Seconde Guerre mondiale, tout comme les activités sensorielles. On est loin alors des apprentissages à évaluer voulus par le ministre actuel.

La pédagogie dispensée entre les années 1920 et 1980 s’inspire des courants d’éducation nouvelle. Les centres d’intérêt et les besoins de l’enfant guident les activités et accordent une véritable liberté pédagogique, qui est actée par l’absence de textes officiels entre 1921 et 1977. Depuis la fin des années 1980, les programmes de maternelle subissent la tendance du « retour aux fondamentaux » : on demande aux classes de maternelle de dispenser des savoirs qui se rapprochent d’une préparation à l’entrée en CP. La spécificité de cette école s’amenuise alors réellement, conduisant les enseignants à être plus distants physiquement et émotionnellement de l’enfant et, surtout, davantage sous pression. Ces évolutions augmentent un mal-être enseignant et des tensions fortes dans les classes dont pâtissent les enfants, notamment les plus défavorisés socialement et culturellement. La « maternelle de la confiance » entérine donc l’absence de formation spécifique et renforce les inégalités sociales et territoriales.

Par Patricia Legris Maîtresse de conférences à l’université Rennes-II.


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