Au contre-procès des « malfaiteurs » de Bure, on rappelle des faits, en fête

Devant le tribunal de Bar-le-Duc, plusieurs centaines d’opposant·es au projet d’enfouissement de déchets radioactifs, dit Cigéo, à Bure, ont réaffirmé l’urgence d’agir et dénoncé la criminalisation de cette lutte.

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Ce mardi 1er juin s’ouvrait le procès en correctionnel de sept militant·es écologistes antinucléaires au tribunal de Bar-le-Duc (Meuse) poursuivi·es pour « association de malfaiteurs » alors qu’ils et elles s’opposent à un projet d’enfouissement de déchets radioactifs par l’Agence nationale de gestion des déchets radioactifs (Andra) à Bure.

Pour les différents collectifs locaux et nationaux mobilisés devant le tribunal, le procès qui devrait se jouer est celui du projet Cigéo (Centre industriel de stockage géologique), pas celui des sept personnes inculpées pour «association de malfaiteurs». Les avocats de la défense dénoncent un «procès politique» :

De son côté, l’Andra, contactée par téléphone, tient un discours opposé : « Ce n’est pas le procès de Cigéo. On instrumentalise la situation pour en faire le procès de Cigéo mais ce n’est pas le sujet. C’est une question de trouble à l’ordre public, c’est pour ça qu’on a décidé de ne pas se porter partie civile. C’est le problème de la Justice, ce n’est pas notre affaire. »

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Lire > Procès de Bure : une ouverture très politique

D’ailleurs, puisque ce procès de Cigéo n’arrive pas, les opposant·es ont décidé de le représenter aujourd’hui devant le palais de justice. Un procureur et une présidente jouent le jeu et appellent plusieurs témoins à retracer l’historique du projet depuis le début des années 1990. La montée en puissance de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes puis la déclaration de l’État d’Urgence en 2015 donnent un nouveau tournant à la répression qui s’abat sur les mobilisé•es à Bure, ce petit village meusien de quelque 80 habitant•es.

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« On sait qu’on s’attaque à un monstre et que le combat sera long et difficile. La présence policière, c’est au quotidien. Mon tracteur a été saisi pendant 16 mois suite à l’expulsion du bois Lejuc [occupé en 2016 puis de février 2018 à juillet 2019, NDLR]. Le territoire s’est militarisé, des navettes de la gendarmerie passent devant chez moi toutes les deux heures », témoigne Jean-Pierre Simon, agriculteur haut-marnais et chargé des questions juridiques pour Lorraine nature environnement.

« C’est quoi le plus dangereux entre sept copains et une bombe atomique sous nos pieds ? »

«Au départ, l’Andra s’est installée ici en tant que laboratoire, c’est pour ça que les communes ont donné leur accord. Puis, c’est devenu Cigéo…», rappelle-t-il. «Alors même que les travaux n’ont pas commencé, on ressent déjà les nuisances sur le territoire.» Pour Jean-Pierre Simon, comme pour tous les témoins qui se succèdent, l’Andra donne des informations morcelées, voire erronées, sur les coûts, sur le danger et la viabilité du projet, sur son impact et sa consommation énergétique. «Le nucléaire, ça va toujours avec l’opacité, le mensonge et ici avec le fait que s’opposer, c’est comme si ça faisait de nous des criminels», résume Michèle Rivasi, députée européenne EELV, présente en soutien. «Ça veut dire que le fondement de notre société est remis en question. Les choix industriels décident pour nous, le peuple n’existe pas.»

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«Accrochez-vous parce que c’est un vrai feuilleton», prévient Régine Millarakis, membre du collectif BureStop55 et de Meuse nature environnement. Elle revient sur certaines irrégularités, notamment l’absence de communication de la France envers l’Europe :

Bure sera le plus gros centre européen d’enfouissement de déchets radioactifs et la France n’a pas consulté les pays frontaliers ni l’Europe pour mettre sous terre cette cocotte-minute. Si elle se met à flamber, ce sera une catastrophe majeure…

Josué, qui incarne le procureur et est originaire de Nancy, cite quant à lui les travaux commencé par l’Andra dans le bois Lejuc après l’avoir « annexé » en toute irrégularité : «Le tribunal administratif de Nancy a ordonné à l’Andra de stopper ses travaux et de replanter les arbres mais ils sont tous morts… On ne voit que de petits buissons. Il devrait y avoir un suivi, d’autres condamnations, mais il ne se passe rien…», regrette-t-il. Il dénonce une «justice à deux vitesses» : «L’Andra nous dit qu’elle ne peut pas nous informer sur ses activités parce qu’il y a une menace terroriste en France... Il y a une réelle tentative de dépolitiser la lutte de leur côté et une forte répression violente qui s’est abattue sur nous. Des gens se sont fait tabasser au sol par des vigiles. Un militant, Robin, a perdu son pied à cause d’une grenade GLI-F4 lancée par les forces de l’ordre ! Mais le projet continue…»

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Une militante «historique» rappelle les moyens hors-norme déployés pour surveiller ce mouvement de contestation du projet Cigéo à partir de 2018 : «Une quarantaine de personnes ont été mises sur écoute, il y a eu des perquisitions, des gardes à vue, des gens ont été suivis à l’aide de balises sous leur voiture, on a examiné nos comptes... On a été traités comme des grands bandits ! Lorsqu’on nous a emmenés pour prolonger notre gardes à vue, il y avait des CRS partout avec des armes à la main. Je pense que c’est un aménagement visuel pour nous faire peur. Pour nous dire : taisez-vous, arrêtez ça. Le nucléaire, c’est un État dans l’État. Notre opposition a de solides fondations, nous l’avons construite avec des experts scientifiques, il n’est pas question d’arrêter quoi que ce soit.» Et de souligner : « C’est quoi le plus dangereux entre sept copains et une bombe atomique sous nos pieds ? »

« Qui terrorise qui ? »

« Et 1, et 2, et 3 Relaxe ! », « Andra dégage, résistance et sabotage ! » Les slogans de la manifestation qui rassemble plus de 650 personnes dans les rues de Bar-le-Duc cet après-midi vont bon train. C’est dans une ambiance festive, faite de paillettes, de marionnettes, de danse et de musique que le défilé s’élance, introduit par une grande banderole : «C’est qui les malfaiteurs ?» Des camions de CRS se tiennent à distance tout au long du parcours déambulatoire.

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Chez les manifestant•es, le dress code est respecté : le violet domine. C’est à cette couleur que les enquêteurs ont fait référence pendant l’instruction. «Ils considéraient que certaines personnes – dont l’avocat Étienne Ambroselli, qui a fait l’objet d’une perquisition – étaient les organisateurs de la manifestation du 15 août 2017 et que cette couleur violette était un signe de ralliement…», témoigne un manifestant.

Un militant francilien, membre de Désobéissance écolo à Paris et passé par la ZAD de Saclay (Essone) et celle du Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), est venu spécialement pour la manifestation : «Je crois que l’écologie devient plus radicale, en rupture. Ces luttes locales sont moins abstraites et replacent la notion de territoire au centre, ce qui nous permet de partager une pluralité tactique. En revanche, la répression est aussi forte partout.»

Et des ponts se créent encore : Renée-Lise a fait le déplacement depuis Vittel dans les Vosges, où elle lutte contre l’accaparement des eaux par Nestlé et contre le forage intensif et destructeur des nappes phréatiques. Elle tient à prendre le micro pendant le tour de parole libre prévu à la fin de la manifestation parce qu’«on commence à sentir les prémices de la répression», explique-t-elle. «Récemment, un agriculteur a été convoqué au commissariat après que Nestlé a déposé plainte contre X pour effraction en bande avec dégradation sur ses terres. Pourtant, ce qu’on a fait, c’est simplement exhumer les tonnes de déchets plastiques qu’ils avaient enfouis dans le sol. C’est un changement de stratégie de la part de Nestlé. On les embête et donc ils nous attaquent pour nous faire taire. Ils ont ciblé l’agriculteur du groupe, pensant qu’il serait le plus faible, mais ça fait dix ans qu’il lutte contre cette entreprise. »

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«Qui terrorise qui ?», _demande avec éloquence Ian, du collectif Désarmons-les au micro, en fin de manifestation, après avoir rappelé que la répression qui s’abat sur le mouvement social et écologique s’est d’abord abattu dans les quartiers populaires, sur des personnes racisées. «__Il s’agit de faire de chacun•e des terroristes potentiel·les. On met en place des délits spécifiques entraînant des sanctions systématiques comme les peines-planchers. Le délit d’attroupement est passé à celui de groupement et aujourd’hui c’est devenu ‘’association en vue de’’ pour casser la contestation et les mouvements de solidarité.»_


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