Ces enseignants qui claquent la porte

Le nombre de démissions de profs augmente d’année en année. Les causes ? Dégradation des conditions de travail, manque de reconnaissance, empilement des réformes… Témoignages.

Sarah chantonne « je suis venue te dire que je m’en vais » lorsqu’elle évoque son prochain départ de l’Éducation nationale, « dès que possible ». La jeune professeure des écoles prévoit de rejoindre les rangs des démissionnaires de l’Éducation, dont le nombre a plus que triplé en moins de dix ans. Ils étaient 399 en 2011-2012, ils sont 1 417 en 2017-2018. La majorité sont dans le premier degré, un peu moins de 500 dans les collèges ou les lycées.

Ces chiffres restent marginaux au regard du nombre de professeurs en poste : moins de 2 démissionnaires pour 1 000 enseignants en 2018. Mais, si le phénomène reste minoritaire, son augmentation alerte et inquiète. « Sur ces cinq dernières années, il y a environ 200 départs en plus chaque année », note la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (Depp) en 2018. Surtout du côté des fonctionnaires stagiaires : ces futurs profs qui, ayant réussi le concours, passent leur première année entre formation et en responsabilité devant une classe. Durant cette année particulière, 864 sont partis au cours de l’année scolaire 2017-2018, 700 de plus que sept ans auparavant. Au total, plus de 6 % des fonctionnaires stagiaires ont décidé de jeter l’éponge et ne sont plus dans l’enseignement l’année suivante, quittant un métier dans lequel ils venaient à peine d’entrer.

Ce renoncement dit beaucoup de la dégradation des conditions de travail. « Désillusion pour une profession que l’on a fantasmée », sentiment d’être « usé par le quotidien », « manque de reconnaissance sociale et financière », « des réformes qui s’empilent sans sens »… Les arguments de ces démissionnaires sont nombreux et divers, selon leur vécu au sein de l’institution. « Ce serait une erreur de considérer que les enseignants qui quittent l’Éducation nationale sont plus insatisfaits que d’autres : ils ont simplement plus d’opportunités pour partir, avec parfois un élément déclencheur », note la sociologue Sandrine Garcia, professeure en sciences de l’éducation (1).

(1) « Quand les enseignants claquent la porte », Sandrine Garcia, La Vie des idées, 29 juin 2021.

Verbatim

Lina*

Fonctionnaire stagiaire en maternelle

« Être institutrice ? J’en ai rêvé pendant dix ans. Finalement, je n’ai pas tenu plus de dix mois », grince Lina, 23 ans. L’an dernier, alors en deuxième année de master des métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation, après avoir réussi le concours de recrutement de professeur des écoles, la jeune femme devient fonctionnaire stagiaire avant de pouvoir être titularisée. Elle alterne entre l’université où elle suit la fin de sa formation et l’école maternelle, où elle est en responsabilité devant les élèves. « J’avais une classe de grande section dans un établissement du nord de la France. Alors que, durant l’été, je ne ressentais pas du tout de pression, j’ai très mal vécu la rentrée scolaire dans ma classe. Ça a été horrible : je n’étais pas préparée à me retrouver seule devant les élèves. » Lorsqu’elle en parle, sa voix s’accélère et les mots s’enchaînent de plus en plus rapidement. « Comment je devais me comporter ? Comment leur expliquer au mieux les exercices et ateliers ? Comment réagir face à un élève turbulent et violent ? J’avais toutes ces questions en tête et aucune réponse. » La jeune institutrice n’imaginait pas devoir faire face à une classe de 30 élèves avec des différences de niveau énormes : certains savent déjà un peu lire tandis que d’autres sont en retard. « Il y avait aussi un garçon qui était en situation de handicap moteur, mais l’Atsem (1) qui s’occupait de lui n’était là qu’un jour par semaine. »

La jeune fille se démène de son mieux, arrivant tôt pour préparer les activités manuelles, travaillant jusqu’à tard pour les organiser… « Durant cette année-là, entre les cours, la prise en charge de la classe et le mémoire à soutenir, je crois qu’il n’y a pas un week-end où je n’ai pas travaillé… » Elle se sent peu accompagnée à l’université, les cours « trop théoriques » ne lui apportant pas de solutions ni de pistes pour faire face à ses problèmes du quotidien avec les élèves. « Avec beaucoup de mes camarades, nous avions l’impression de ne pas avoir été bien formés à ce métier, malgré une première année de master. » Un sentiment très largement partagé, si l’on en croit une note du ministère de l’Éducation nationale publiée en 2019 : seuls 25 % des professeurs se sentent bien ou très bien préparés pour « le suivi de l’apprentissage et de la progression des élèves ».

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