Un procès en plein air contre les fermes-usines bretonnes

Dans le cadre de la journée de mobilisations écologistes « Retour sur terres », des militants ont organisé un procès-fictif de l’élevage industriel.

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Deux jours après la réélection d'Emmanuel Macron comme président de la République, les mobilisations écologistes ont éclos sur tout le territoire. Baptisée « Retour sur terres », la journée du 26 avril visait à dénoncer des projets « injustes et polluants soutenus pendant le quinquennat » qui vient de s'achever, et lancer les batailles locales contre les projets toujours en cours. Des projets d’autoroutes, de fermes-usines, des ZAC, des entrepôts Amazon, des extensions d’aéroports, des jardins collectifs et des espaces naturels bétonnisés, des forêts sacrifiées pour un parc photovoltaïque industriel ... « Ces dernières années, les grands engagements nationaux annonçant une neutralité carbone et un objectif zéro artificialisation nette de terres se sont multipliés. Mais à l’échelle locale l’histoire est toute autre », déclare l'association Terres de luttes, qui a coordonné cette journée de mobilisation pendant laquelle une trentaine d'actions ont eu lieu sur tout le territoire. Le mouvement de résistance locale comptant désormais plus de 400 collectifs locaux, répertoriée sur la carte des luttes de Reporterre, espère peser davantage sur les politiques écologiques : « Loin d’être uniquement sur des enjeux locaux, ces luttes sont directement reliées à des politiques publiques nationales et sont capables de les remettre en cause, comme les victoires de Roissy et Notre-Dame-des-Landes l’ont fait face au développement voulu du trafic aérien, ou comme la lutte contre les méga-bassines le fait en mettant la lumière sur le phénomène d’accaparement de l’eau en France. »

À Langoat, dans les Côtes d'Armor, le collectif contre l'usine à cochon de Langoat a saisi l'occasion pour jouer le procès de la filière porcine et de ses conséquences néfastes. L'audience s'est tenue sur la place de la mairie, sous le soleil, cernée par de nombreux gendarmes. Le sujet est très sensible localement depuis que grandie l'opposition au projet d'agrandissement d'un élevage porcin, qui prévoit d'arrêter son activité de volaille pour augmenter sa production annuelle de porcs charcutiers de 15600 à 22500. Fin mars, le commissaire enquêteur a rendu un avis favorable, celui de la préfecture n'est pas encore tombé. « Ce projet est emblématique en ce moment car l'enquête publique vient de s'achever mais ce n'est pas le seul dans la région. L'action vise à dénoncer le modèle agricole intensif dans son ensemble, qui pollue toute la région Bretagne », glisse Fanche Rubion du collectif Bretagne contre les fermes-usines, qui tient le rôle de la présidente de ce tribunal en plein air. En 2021, ils ont bataillé contre un autre projet d’extension d’élevage porcin à Plouasne, et ont obtenu une belle victoire contre les mégapoulaillers de Langoëlan.

© Politis

L'audition des victimes du système agroalimentaire débute par le témoignage précis d'un éleveur de porcs en plein air qui détaille comment il résiste au modèle dominant en gardant ses cochons entre 12 et 14 mois, en n'en vendant qu'un ou deux par semaine en circuit court. « Nous vivons chichement, nous n'avons jamais voulu faire plus, mais les normes de biosécurité sont difficilement applicables chez nous. Elles sont sûrement utiles à la filière industrielle, mais complètement décalée aux élevages en plein air », clame-t-il, évoquant aussi le découragement et la perte de sens subis par de nombreux paysans. Suivent les témoignages fictifs de la vache, du cochon label rouge qui énumère la taille de son enclos au fur et à mesure qu'il grossit, mais aussi du ver de terre qui raconte à quel point « la terre est de plus en plus dure à travailler à cause des produits pesticidés déversés » et finit par demander à la juge l'interdiction « de l'épandage du digestat génocidaire », ce résidu produit par la méthanisation accusé par certains d'appauvrir la vie organique des sols sur le long terme.

S'organiser en collectifs et radicaliser les modes d'actions semble être la seule voie pour défier la machinerie de l'agriculture intensive qui broie la Bretagne. « C'est bien tout le système agro-industriel qui est à changer : on importe des engrais, du soja d'Amérique latine, on exporte la viande, et nous, on a les pollutions de l'eau, de l'air, des sols, des habitants ! Nous sommes conscients qu'en face, le lobby est puissant et sait surmonter ses divergences pour faire bloc (syndicats, coopératives, chambre d'agriculture, crédit agricole...) », déclare Annie Le Guilloux, co-présidente de l'association Halte aux marées vertes. Pour marquer les esprits, elle brandit ce qu'elle nomme les « chiffres tabous », dénichés dans le rapport de la cour des comptes de juillet 2021 : chaque hectare de surface agricole utile (SAU) dans le bassin-versant de Saint-Brieuc, supporte en moyenne 37,5 cochons, 253 volailles et un gros bovin. Une densité animale aux lourds impacts environnementaux et sanitaires mais soigneusement cachés dans d'immenses bâtiments qui empêchent la prise de conscience généralisée.

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Mettre des mots sur les effets globaux de l'agro-industrie est l'objectif de procès théâtralisé. Sont également appelés à la barre l'incarnation de la santé, du climat, un représentant de l'humanité et l'avocat de la biodiversité. « Plus les fermes-usines gonflent, plus les émissions de gaz à effet de serre augmentent, plus elles empoisonnent nos eaux, plus elles consomment de céréales sur d'immenses surfaces, plus elles consomment de tourteaux de soja venant d'Amazonie », tonne le porte-parole du climat.

En Bretagne, 40 % des émissions de gaz à effet de serre proviennent du secteur agricole selon le Haut conseil pour le climat. L'avocat de la biodiversité se lance dans la longue litanie des espèces disparues de la baie de Saint-Brieuc, asphyxiées par « le jus putride de la décomposition des algues vertes : l'hydrogène sulfuré ». « Entendez-vous le glas pour toutes ces espèces qui vivaient dans le sable, dans la vase, et qui sont déjà mortes par l'agriculture industrielles », s'exclame-t-il au moment où retentissent les cloches de l'église qui semblent aussi se prendre au jeu.

Avant le verdict de ce faux-procès, Hervé Delisle, le maire de Langoat, accompagné de son équipe municipale, tente de prendre la parole, au nom de la démocratie. Les militants refusent, arguant que ce n'est pas le moment d'un débat public. Au bout de quelques minutes de tensions, la parole lui est laissée, avant d'être couverte par la musique de la batucada qui se rapproche. « Notre commune est rurale, agricole, et a toutes les productions (conventionnelles, agriculture bio, circuit court...). Ils se trompent d'endroit : ce ne sont pas des fermes-usines, ce sont des fermes familiales », déclare l'élu, agacé. Il tient à rappeler que son équipe a attentivement étudié le dossier de 800 pages du projet d'agrandissement d'élevage porcin mis en cause et souligne les efforts d'innovation de l'exploitant pour atténuer les impacts sur l'environnement. « Je ne veux pas que ces gens viennent diviser la population », ajoute-il.

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Le verdict est sans appel : l'État, le conseil régional, la FNSEA, les coopératives agro-industrielles, et les élus locaux sont déclarés coupables de favoriser l'expansion de ce modèle agricole néfaste, et d'inaction « face aux risques pesant sur la résilience alimentaire » du pays. « Les cadres de la FNSEA et les élus locaux devront suivre une formation accélérée sur les techniques agricoles préservant la biodiversité, et le tribunal laisse deux mois à la région Bretagne pour réorienter les aides financières destinées aux fermes-usines vers les installations pratiquant l'agro-écologie », conclut la présidente du jour, avec malice.


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