Harcèlement sexuel : au procès d'un brigadier, les dérives du milieu policier

Le procès du brigadier Jonathan L., 34 ans, accusé de harcèlement sexuel et moral par quatre de ses collègues féminines, laisse apparaître les dérives d’un « milieu police » en roue libre. Et une hiérarchie défaillante.

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Deux mondes qui s’opposent. Deux groupes. Un commissariat : celui de Champigny-sur-Marne. La scission est béante au tribunal judiciaire de Créteil ce mercredi 1er juin, à l’occasion du procès du brigadier Jonathan L., 34 ans, accusé par quatre anciennes collègues de harcèlement sexuel et moral dans le cadre de leur travail. Politis avait révélé, en janvier dernier, cette affaire et la mollesse d’une procédure pénale précédée par une enquête administrative menée d’une main légère par un service interne.

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Résultat : un blâme, pas de mutation du mis en cause qui continuera, pendant l’enquête pénale, à côtoyer victimes présumées et témoins. La magistrate s’en est d’ailleurs émue : « Je suis étonnée que la hiérarchie ait laissé une enquête pénale se dérouler tout en laissant le mis en cause à la tête de sa brigade ». Mais la hiérarchie policière est absente. Le procureur, Florent Boura, en charge des dossiers de policiers mis en cause et qui entretien par la force des choses, des relations étroites avec la hiérarchie policière, ne dit mot.

La gêne est palpable. D’autant que, comme un bloc uni la brigade J1 - après avoir mis à l'écart les femme qui s'en plaignent - défend son ancien chef, désormais en poste dans un autre commissariat. Deux clans se sont formés, chacun soutenu par deux syndicats de police. Alliance est du côté du mis en cause. Unité SGP derrière les plaignantes.

Devant la 9ème chambre correctionnelle les débats nous ont ainsi plongé dans un monde aux pratiques particulièrement opaques. Un monde où l’humour grivois et l’ambiance « police » permet tous les excès jusque dans la nature des arguments avancés en audience. La jeune adjointe de sécurité (ADS), placée sous antidépresseurs à 22 ans quelques semaines après son arrivée, a-t-elle affirmé publiquement son goût pour les éjaculations faciales ? Quelle image a-t-elle donné à ses collègues masculins ? Ne serait-elle pas « l’aguicheuse » ? Que dire de l’autre plaignante qui trompe son mari, collègue, avec un agent d’une autre brigade ? Ne s’est-elle pas répandue devant les autres, provoquant ainsi les blagues en public sur la taille du sexe de son amant ? Ou encore des propos lancés devant toute la brigade : « tout le monde sait que tu te fais prendre sur le parking à Chennevières » ? Des propos constituant une partie du harcèlement moral que les femmes dénoncent, faisant suite, accusent trois d’entre elles, à un refus de céder aux avances du brigadier. « Comment s’est sue votre relation extra-conjugale ? » ose maître Gaelle Blanot, avocate de la défense. Droite dans ses bottes, la plaignante aux prises elle aussi à une profonde dépression que l’expert psychologue associe à un stress post-traumatique, rétorque des larmes dans la voix : « je ne suis pas en audience pour parler de mes relations extra conjugales ». Le procureur aussi fini par s’offusquer : « on revient à des arguments du type : la jupe n’était-elle pas trop courte ! »

Bienvenu dans ce que tous nomment le « milieu police ». Un milieu viril, qui semble fonctionner en vase clos, où l’effet de groupe, pourtant nécessaire à la cohésion, devient malsain, où la limite entre le professionnel et le personnel, entre la blague vaseuse et le harcèlement, semble avoir disparu.

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« Je veux être entendue »

« La défense se réfugie derrière ce « milieu police » or il y a un mode opératoire qui se dégage : l’approche par l’humour, puis il insiste, il insiste, il insiste et enfin, devant le refus, sa frustration prend le dessus et il jette l’opprobre sur elles », plaide Maitre Grégory Hania, avocat des parties civiles. Le mis en cause réfute tout d’un bloc. Même les avances qui paraissent évidentes. Celui que le psychiatre décrit comme « psychorigide, dans le déni et peu habilité aux relations sociales avec les femmes », prétend que « craquer avec moi » évoque une proposition de déjeuner. Certes, le terme « craquer » est utilisé par les policiers pour parler de la gamelle du midi, mais la magistrate lui rappelle qu’y est accolé des allusions claires : « ni ma femme, ni ton mari n’en sauront rien ». Pouvait-ce être autre chose que des avances sexuelles ? « Oui ! » répond-il avec aplomb.

Devant des messages similaires, la secrétaire du commissaire, parmi les plaignantes, fini par le bloquer sur la messagerie qu’il utilise pour la démarcher. « Tu as une femme, j’ai un conjoint », avait-elle tenté. « Je ne lâcherai pas » rétorquait celui qui prétendait vouloir faire chavirer son cœur. « Ce ne sont pas des avances, elle parlait comme ça avec tout le monde », affirme Jonathan L. à la barre, avant de concéder : « si elle dit que j’ai été lourd, c’est peut-être que je l’ai été ». Celle qui se constitue partie civile à l’audience car « je veux être entendue », insiste surtout sur le changement d’attitude après son refus, « pour faire payer », dit-elle. Un revirement qui aboutit, pour les anciennes de la brigade, à une mise à l’écart que Jonathan L. et ses soutiens justifient par des carences professionnelles. A la barre, il décrit une scène de conduite sur la voie publique pendant laquelle la jeune ADS aurait roulé beaucoup trop vite. « Pourquoi ne pas avoir fait un rapport à votre hiérarchie ? » demande la magistrate. « Je n’écris pas contre les collègues », rétorque-t-il. A l’extérieur, des policières qui le soutiennent confirment : « Elle était dangereuse mais c’est mal vu de faire des rapports écrits sur les collègues. On règle ça en interne. » L’une évoque même le racisme qu’elle a subi dans une autre brigade et, malgré les alertes orales à sa hiérarchie, de nouveau : aucune réaction. Ces groupes de terrain semblent fonctionner en roue libre. Contacté lors de notre enquête, un membre de l’équipe de direction du commissariat semblait effectivement découvrir l’affaire alors qu’une décision administrative avait déjà été prise et qu'une enquête pénale était en cours... L’avocat des parties-civiles l'a clamé d’ailleurs sans détour lors de sa plaidoirie : « Le problème réside de nouveau dans le rôle de la hiérarchie. Tout se règle en interne, on fait jouer les syndicats qui montent au créneau et le jeu se trouble. » Le « pas de vague » fait des ravages.

5 mois de sursis

Dans les couloirs du palais de justice du Val-de-Marne, d’autres policiers, se présentant comme d’anciens de la J1 confirment cependant les excès du brigadier. « J’ai travaillé avec lui et je sais qu’il est comme ça », glisse l’un d’entre eux. Jonathan et ses soutiens arguent que les plaignantes l’accusent car elles chercheraient un moyen d’obtenir des mutations. « C’est une blague ! s’étouffe l’avocat des parties civiles, dans sa plaidoirie. L’ADS est prise en école de police, elle sera de toute manière mutée. L’autre est déjà dans une autre brigade et la troisième ne peut pas en avoir par la nature même de son poste ! » Et que dire de celle qui, dix ans après, bien que les faits soient prescrits, communique un témoignage glaçant.

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« Quel plaisir peut-on prendre à endosser le rôle de traître à la brigade ? » s’est finalement demandé le procureur, Florent Boura, lors de son réquisitoire. Il a décrit par le menu la manière dont harcèlement sexuel et moral lui apparaissent imbriqués. « Quand vous montrez du doigt : elle c’est une pute, une salope. Cela constitue un harcèlement moral à connotation sexuelle », dit-il au brigadier. « Si vous ne savez pas distinguer un non poli d’un jeu, posez-vous la question de votre rapport avec les femmes », continue-t-il avant de demander au tribunal une peine de.... 5 mois de sursis non-inscrits au casier judiciaire, pour des faits passibles de trois ans de prison et 45 000 d’amendes. Une indulgence qui questionne. « Ce qui semblait important pour les victimes c’est la reconnaissance de la culpabilité », se justifie Florent Boura auprès de Politis. Admettant ses difficultés à évaluer la peine, il reconnait s’être laissé influencer par la sentence administrative – un simple blâme - décidée par la hiérarchie policière à l'automne dernier. Décidément, celle-ci ne rend jamais de compte mais reste omniprésente. Le délibéré est fixé au 7 juillet prochain.


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