En « nouvelle Amérique »

Trois très beaux livres – yankees, évidemment – parus dans le cours des derniers mois.

Sébastien Fontenelle  • 13 juillet 2022
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En « nouvelle Amérique »
© Brigitte Merle / Photononstop / Photononstop via AFP

Voilà l’été : ce moment délicieux où les plus chanceuses et chanceux d’entre nous vont disposer d’un peu de temps pour bouquiner en sirotant un Lillet on the rocks. (Ou un diabolo citron.) Et voici justement trois très beaux livres – yankees, évidemment – parus dans le cours des derniers mois.

Premier – et impressionnant – roman de Jordan Farmer, lui-même natif de cet État, La Mort sur ses épaules a pour cadre la petite ville imaginaire de Lynch, en Virginie-Occidentale, où un jeune homosexuel chassé de chez lui est chargé de tuer le shérif pour l’empêcher de témoigner contre une fratrie criminelle. Dans ce recoin sinistré des Appalaches, où « les mines ferm[ent] les unes après les autres » et où les voitures sont « toujours les mêmes Pontiac et Buick rouillées et rafistolées » n’affichant « jamais moins de trois cent mille kilomètres au compteur », toute une jeunesse se trouve abandonnée à son sort : « Les gosses qui grandissaient à Lynch savaient depuis un bon moment ce que les autres jeunes Américains commençaient tout juste à comprendre : pour survivre, cette génération allait devoir trimer trois fois plus dur que leurs parents. » Et c’est bien sûr pour ces enfants perdus que plaide Jordan Farmer – sans jamais se laisser aller au « fatalisme des Appalaches », mais avec une rare et ravissante bonté de cœur et d’esprit (1).

Un peu plus au nord, Riverford, autre ville imaginaire située à quelques encâblures de Boston, « s’enfonce » également « dans les sables mouvants économiques ». Ses habitant·es sont « lentement étranglés par le manque d’éducation et de perspectives ».C’est là, dans cette « Nouvelle Amérique » trumpiste « réduite aux dimensions d’un tout petit microcosme de stupidité », que Todd Robinson, moraliste prodigieux, situe son troisième roman (2), dont les personnages principaux sont les deux policiers – Frank Yamaguchi, « seul Asiatique du coin », et Julius Franco, « seul Noir de la ville » – chargés de l’enquête sur l’assassinat de Quentin Davoll, fils unique du potentat local et « brute raciste »…

Beaucoup plus au sud, enfin, se trouve Red Bluff, Mississippi. Encore une « petite ville embourbée dans le purgatoire de ce qui avait été et de ce qui serait », et dans laquelle, « pour chaque vitrine avec une pancarte “OUVERT” dans la devanture, il y en [a] trois qui [ne sont] que des coquilles vides ». Colburn, héros de ce quatrième roman, bouleversant d’humanité, de Michael Farris Smith, y revient en 1976 et redécouvre ses derniers habitants – des « hommes […] désormais certains » que leur « avenir n’arriver[a] pas ». Puis un drame éclate…

(1) La Mort sur les épaules, Jordan Farmer, traduit de l’américain par Simon Baril, Rivages, 287 pages, 20 euros.

(2) Les Morts de Riverford, Todd Robinson, traduit de l’américain par Alexis Nolent, Gallmeister, 395 pages, 24,50 euros.

(3) Blackwood, Michael Farris Smith, traduit de l’américain Fabrice Pointeau, 10/18, 264 pages, 7,60 euros. (Noter aussi, chez le même éditeur, et dans une catégorie très différente, la réédition d’un rare et splendide roman d’Alexandre Dumas, au meilleur de sa verve et de sa prolixité, qui se lit comme une lointaine suite à la trilogie des mousquetaires : Le Sphinx rouge.)

Publié dans
De bonne humeur

Sébastien Fontenelle est un garçon plein d’entrain, adepte de la nuance et du compromis. Enfin ça, c’est les jours pairs.

Temps de lecture : 3 minutes
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