Laisser les cintres au placard de l’histoire

Ces symboles douloureux des avortements clandestins, aux côtés d’autres objets du quotidien, sont remis au goût du jour pour protester contre la récente décision de la Cour suprême des États-Unis.

Mathilde Larrère  • 4 juillet 2022
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Laisser les cintres au placard de l’histoire
Dans un rassemblement pour le droit à l’IVG, à Paris le 26 juin 2022.
© Anna Margueritat / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP

À la suite de la décision de la Cour suprême des États-Unis d’annuler l’arrêt « Roe vs Wade », qui garantissait le droit à l’avortement dans le pays, les mobilisations se sont multipliées. De New York à Paris, à la une des journaux, dans les dessins de presse, partout les mêmes cintres brandis vers le ciel, collés sur des pancartes, flanqués des slogans « Never again », «No more of this » (Plus jamais ça), « We will not come back » (Nous ne reviendrons pas en arrière).

Le cintre, objet symbole des pro-IVG, des pro-choix, n’est pourtant pas nécessairement compréhensible par tout le monde. Il faut en effet savoir comment faisaient les femmes qui voulaient avorter avant que ce ne soit légal, sécurisé. Déjà rappeler qu’une femme qui ne veut pas d’une grossesse fera tout pour l’interrompre. Même si c’est interdit. Même si c’est dangereux. Il y aura toujours des médecins pour pratiquer, à des tarifs très élevés, des IVG sécurisées. Mais il y aura aussi toujours des milliers de femmes qui n’auront pas les moyens d’y recourir. Elles feront comme faisaient nos grands-mères et les mères de nos grands-mères avant la loi Veil en France. Avec les moyens du bord.

Pour interrompre une grossesse jusque dans les années 1970, il n’y avait qu’une méthode efficace : insérer un objet fin, long, rigide jusqu’à l’utérus, occasionnant ainsi une infection qui déclenche au bout de quelque temps une fausse couche, nécessitant souvent ensuite un curetage. Les faiseuses d’ange du passé inséraient des sondes médicales, laissant ensuite les femmes se débrouiller avec l’infection, l’expulsion. Mais pour celles qui ne trouvaient pas d’avorteuse ou d’avorteur, restaient les objets du quotidien : les cintres donc, qu’elles dépliaient, des baleines de parapluie, des aiguilles à tricoter, du fil de fer ou électrique, ou des branches de persil. Interrogée par Clémentine Autain sur France Culture en avril 2004, la féministe Benoîte Groult « pêcheuse, en plus d’être une pécheresse », comme elle le disait non sans humour, racontait avoir utilisé du fil de pêche pour gros poissons.

Le risque était déjà la perforation utérine, voire intestinale, l’hémorragie qui pouvait être mortelle, la septicémie (infection du sang) qui pouvait se révéler fatale. Tous les témoignages des femmes rapportent la solitude, l’angoisse, la souffrance, mais aussi le soulagement final (1).

L’utilisation du cintre dans les manifestations pro-IVG est assez récente même si on peut en trouver quelques-uns dans les grandes mobilisations des années 1970. Il s’impose au début de l’année 2014, alors que le gouvernement conservateur espagnol tente de faire passer une loi très restrictive en matière d’avortement. Les Espagnoles, bientôt soutenues par de nombreuses femmes en Europe (comme à Paris le 1er février 2014), sortent massivement dans la rue, munies de cintres sur lequel elles écrivent « Nuncà mas » (Plus jamais ça). Au même moment, les féministes suisses se mobilisent pour défendre le remboursement des IVG par la Sécurité sociale, mais utilisent un autre objet avec la campagne « Non au retour des aiguilles ». En 2016, le Planning familial organise en France une vaste campagne de défense du droit à l’avortement dans le monde avec le mot-dièse #CeciNestPasUnCintre. De nombreuses personnes (et personnalités) se font prendre en photo avec l’objet et le slogan. Plusieurs artistes, comme l’Espagnole Laia Abril dans son exposition « On Abortion » (Rencontres internationales d’Arles en 2016), ont également utilisé le cintre pour tout à la fois représenter et dénoncer les avortements clandestins.

Depuis les années 1970, d’autres méthodes d’interruption de grossesse existent, bien moins dangereuses, bien moins traumatisantes : la méthode par aspiration de l’œuf (dite méthode Karman) (2) et la pilule abortive (RU 486). Mais la première nécessite un savoir-faire et des ustensiles médicaux (spéculum, canule souple, seringue d’aspiration) et la seconde une prescription. Dans nos sociétés sous surveillance, il sera difficile d’utiliser ces deux méthodes pour de nombreuses Américaines. Resteront les cintres dans les placards.
Never again.

(1) Lire par exemple Paroles d’avortées, témoignages recueillis par Xavière Gauthier (La Martinière, 2004), ou L’Événement,d’Annie Ernaux (Gallimard, 2000).

(2) Voir la thèse de Bibia Pavard, Si je veux, quand je veux. Contraception et avortement en France (1956-1979)(PUR, 2012), ainsi que celle de Lucile Ruault, Le Spéculum, la canule et le miroir. Les Mlac et mobilisations de santé des femmes, entre appropriations féministes et propriété médicale de l’avortement (France, 1972-1984).

Par Mathilde Larrère / Historienne. Elle publie en octobre un ouvrage sur les objets des luttes féministes, Guns and Roses, aux éditions du Détour.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 4 minutes
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