Le retour des lignes Maginot

Les murs prolifèrent aux frontières de dizaines de pays. Particulièrement en Europe, avec l’objectif – illusoire – d’endiguer l’arrivée des personnes migrantes.

Mi-juin, 150 kilomètres de barrière achevés : le service des gardes-frontières polonais informe avec régularité, sur son compte Twitter, des progrès de la construction du mur d’acier qui verrouille la frontière entre le pays et le Bélarus. Et ne manque pas de rappeler fièrement que l’objectif affiché au lancement de ce chantier controversé, début janvier, sera atteint : fin juin, s’élèvera un barrage « infranchissable » de 185 kilomètres, supposé dissuader quiconque d’entrer illégalement en Pologne par cette frontière. Pays voisins du Bélarus, la Lituanie a fait de même (plus discrètement) et la Lettonie a voté un projet semblable.

Une riposte à la crise de l’été 2021. Alexandre Loukachenko, le dictateur de Minsk, avait alors ouvert les portes du Bélarus à des candidats à l’émigration en provenance du Moyen-Orient et d’Afghanistan, qui y ont vu le fol espoir d’accéder à l’Union européenne via les pays limitrophes. Des dizaines de milliers de personnes s’étaient ruées vers la frontière. L’Union européenne dénonce alors l’orchestration de ce flux massif par Minsk, qui est à l’évidence une forme de représailles. Bruxelles avait pris des sanctions contre le Bélarus à la suite de la répression sanglante des manifestations d’août 2020 qui contestaient la réélection frauduleuse de Loukachenko.

L’épisode avait fortement ému dans l’UE. « Un voyage direct vers l’enfer », décrivait Cécile Coudriou, présidente d’Amnesty International France. Car la Pologne, mais aussi la Lettonie et la Lituanie, pays de l’UE qui partagent une frontière avec le Bélarus, décrètent l’état d’urgence, repoussant sans faiblesse ce qui est présenté comme une « invasion ». Bilan de ce piège cynique : la mort d’une douzaine de migrant·es, faute -d’assistance humanitaire.

Des barricades dressées aux frontières pour bloquer la circulation des personnes : la pratique, aux relents archaïques, semblait avoir été sanctionnée par l’histoire avec la chute, en 1989, du plus emblématique de ces murs, celui qui séparait Berlin en deux depuis 1961 pour empêcher les habitant·es de l’Est de fuir à l’Ouest.

Espoir naïf. Trente ans après, le monde compte plus de barrières frontalières que jamais, déplorait en 2020 le rapport conjoint de trois observatoires européens indépendants (1). « De 6 en 1989, nous sommes passés à près de 63 murs physiques en 2018, bâtis le long de frontières ou sur des territoires occupés à travers le monde. » Les justifications des gouvernements sont multiples, largement dominées par la volonté d’endiguer l’immigration, avant le terrorisme et les trafics (de personnes, de drogue et autres biens), et plus rarement la gestion de conflits territoriaux. Environ 60 % de la population mondiale vit dans un pays qui a érigé au moins un mur, ont calculé les spécialistes qui ont rédigé le rapport. L’Inde détient un record, avec 6 540 km d’enceintes barbelées surveillées en permanence, soit 43 % de ses frontières, avec le Pakistan, le Bangladesh et la Birmanie. Quant à la plus longue entrave au monde, on la doit au Maroc, qui a érigé 2 720 km de digue de sable au Sahara occidental.

La pratique semblait avoir été sanctionnée par l’histoire avec la chute du mur de Berlin. Espoir naïf.

Si l’Asie est le continent le plus « muré », en nombre d’ouvrages, les deux plus impressionnantes et fameuses parois de béton et d’acier se trouvent en Cisjordanie, érigées par Israël pour lutter contre le terrorisme, et à la frontière États-Unis-Mexique, où se pressent périodiquement des caravanes de milliers de ressortissant·es d’Amérique centrale qui rêvent d’une vie meilleure au Nord.

Politique spectacle

Et l’Europe n’est pas en reste. Il s’agit du deuxième continent par le nombre de ses murs, dont l’extension cumulée approchera bientôt 1 400 kilomètres avec les projets en cours.

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