Pourquoi il faut revoir « Histoires d’A »

Réalisé en 1973, ce film autour de la « méthode Karman » – IVG par aspiration – a longtemps été interdit et diffusé de façon militante. Édité aujourd’hui en DVD, il nous replonge dans ces années de lutte.

Mathilde Larrère  • 9 novembre 2022
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Pourquoi il faut revoir « Histoires d’A »

Alors que le droit à l’IVG est remis en cause aux États-Unis, la sortie en septembre en DVD, chez L’Éclaireur, d’Histoires d’A, film réalisé en 1973 par Charles Belmont et Marielle Issartel, mérite qu’on y prête attention.

Au début des années 1970, l’avortement est interdit en France. Mais pratiqué. Les plus aisées peuvent s’offrir un voyage dans les pays où l’acte est légal, ou se payer les services d’un médecin pratiquant un curetage médicalisé. Restent aux autres, au mieux, les sondes des faiseuses d’ange ; au pire, les aiguilles à tricoter et le curetage humiliant à l’hôpital.

Mais, à l’été 1972, féministes et médecins militants découvrent ce qu’on allait appeler la « méthode Karman », du nom du psychologue et militant californien qui perfectionna la technique. Il s’agit d’une méthode par aspiration de l’œuf à l’aide de canules souples, moins traumatiques que les anciennes sondes rigides. Fini les risques de perforation de l’utérus, de septicémie, de salpingite et de péritonite.

Toute une philosophie

Mais la méthode Karman n’est pas qu’amélioration médicale. C’est toute une philosophie, profondément féministe. La procédure se pratique en binôme : un médecin, homme ou femme, et une intermédiaire pour accueillir la patiente, expliquer le déroulement de l’opération, établir un climat de confiance, de sororité, une idée que Karman tirait, sans toujours le reconnaître, des milieux féministes self-help.

À partir de l’automne 1972, des hommes et des femmes se forment, des permanences s’ouvrent partout en France, des femmes s’y pressent. Le nombre de décès consécutifs à un avortement s’effondre.

© Politis
L’affiche est à l’époque retoquée pour « exhibitionnisme de la maternité » et « seins agressifs ».

Charles Belmont et Marielle Issartel appartenaient au Groupe information santé (GIS), un collectif de militants et de soignants pratiquant ces avortements, qui leur passe commande d’un court-métrage à but pédagogique. Ils ne devaient filmer, au départ, que la scène de l’aspiration : seize minutes d’une IVG, où gestes, objets, corps, sexe, contenu de l’utérus, tout est montré sans posture, sans discours autre que médical.

Mais les réalisateurs sont allés au-delà de la commande et ont produit un documentaire bien plus large sur la mobilisation militante des médecins et des féministes, nous plongeant au cœur des réunions et des débats (choix de l’illégalité, réflexion sur les répertoires d’action…).

Plus encore, en filmant une gréviste de la faim manifestant contre la déconsidération des handicapés, une jeune concierge évoquant entre rage, humour et résignation les traitements que lui inflige son mari, une fille-mère dans un foyer pilote ou une famille ouvrière confrontée à la grossesse de la fille aînée, Histoires d’A devient le documentaire de la condition féminine au début des années 1970.

Françoise Giroud, qui organise une projection privée à L’Express, se retrouve au poste pour une nuit. Qu’importe, le film continue à circuler sous le manteau.

Miracle, le film reçoit le visa d’exploitation pour une sortie en novembre 1973. Mais les ennuis commencent. Déjà, l’affiche du film est retoquée pour « mauvais goût, exhibitionnisme de la maternité et seins agressifs »… À la veille de la sortie, l’interdiction tombe directement du ministère des Affaires culturelles.

Débute alors une intense mobilisation pour contourner la censure. Les réseaux militants, les salles complices, les ciné-clubs, les universités, des entreprises (comme Renault), des institutions (comme les Allocations familiales) multiplient les projections clandestines, souvent interrompues par les forces de l’ordre. Françoise Giroud, qui organise une projection privée à L’Express, se retrouve au poste pour une nuit. Qu’importe, le film continue à circuler sous le manteau.

Le 7 octobre 1974, après des mois de cache-cache avec la police, l’interdiction du film est enfin levée, juste avant les débats sur la loi Veil à l’Assemblée. Laquelle légalise enfin le droit à interrompre sa grossesse, mais sous le contrôle du seul corps médical. Fini le self-help, la sororité. Les IVG réintègrent les espaces hospitaliers, parfois fort peu bienveillants à l’égard des femmes qui veulent interrompre leur grossesse. L’édition en DVD de ce bijou du film militant français nous replonge dans ces années de luttes et de sororité.

Pour en savoir plus : Bibia Pavard, « Quand la pratique fait mouvement. La méthode Karman dans les mobilisations pour l’avortement libre et gratuit (1972-1975) », Sociétés contemporaines, n° 85, 2012. Lucile Ruault, « Histoires d’A et méthode K. La mise en récit d’une technique et ses enjeux dans le mouvement pour l’avortement libre en France », Sociétés contemporaines, n° 121, 2021.


Mathilde Larrère est enseignante-chercheuse à l’université Gustave-Eiffel (voir ci-dessous la notule concernant son dernier ouvrage).


Au coeur des luttes

© Politis

Dans Histoires d’A, la jeune femme qui doit avorter est d’abord reçue avec son compagnon par le médecin et l’intermédiaire. Ils lui montrent les objets qui vont servir à l’opération, le spéculum, la canule souple, la seringue. L’invitent à les manipuler, pour évacuer la peur. Elle se rassure, sourit. Les objets sont en effet au cœur des luttes féministes. Urnes que l’on reverse, cintres que l’on brandit, code civil que l’on brûle, couronne funéraire que l’on dépose, affiche que l’on colle… L’ouvrage de l’historienne Mathilde Larrère Guns and Roses. Les objets des luttes féministes prolonge et complète son histoire des luttes des femmes pour leurs droits (Rage Against the Machisme, Le Détour, 2020) en proposant une approche plus matérielle, plus concrète des mobilisations féministes et de leur profonde inventivité. Laurence de Cock.

Guns and Roses. Les objets des luttes féministes, Mathilde Larrère, Éditions du Détour. 2022.

Compenser l’hégémonie pesante d’une histoire « roman national » dans l’espace public, y compris médiatique ? On s’y emploie ici.

Temps de lecture : 5 minutes
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