Saint-Ouen : un policier accusé d’avoir uriné sur deux mineurs

L’agent municipal aurait commis cet acte sur deux mineurs de 14 et 16 ans et violemment frappé le plus jeune. Confondu par une vidéo explicite, il sera jugé en correctionnelle le 15 décembre au tribunal de Bobigny.

Nadia Sweeny  • 25 novembre 2022 libéré
Saint-Ouen : un policier accusé d’avoir uriné sur deux mineurs
© Un policier municipal d'Hénin-Beaumont, en septembre 2019. (Photo : Sameer Al-DOUMY / AFP.)

Les faits révélés par Mediapart mercredi mais dont Politis a aussi eu connaissance, se déroulent dans la nuit du 17 au 18 mars 2021 à Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis. Un groupe de jeunes garçons discutent dans un hall d’immeuble en dépit du couvre-feu instauré en raison de la crise sanitaire. Une brigade de police nationale en patrouille tente un contrôle d’identité. Les jeunes s’enfuient. Les policiers demandent le renfort de la police municipale pour les arrêter.

Cinq agents de la municipale rattrapent trois des jeunes non loin de la mairie. Ceux-ci témoignent de violences physiques et de propos racistes au moment d’être menottés. « Il y a des arbres à côté : tu es noir, tu peux bien grimper aux arbres », aurait lancé un jeune policier municipal à Moussa (*), 16 ans. Puis, alors qu’ils sont immobilisés et entravés, Cédric G. alias « L’ancien », 51 ans, « m’a insulté et m’a dit que ce soir il allait prendre ma mère, témoigne Pierre, 14 ans au moment des faits. Il a mis des gants de motards puis m’a giflé six ou sept fois. »

Assis par terre face à un muret, en attendant d’être embarqués, Pierre et Moussa, déclarent avoir vu le même Cédric uriner sur eux. « Le policier municipal a ouvert sa braguette, a sorti son sexe et a commencé à m’uriner dessus au niveau des genoux ainsi que sur l’un des deux autres individus », témoigne Moussa.

Plusieurs policiers municipaux confirment effectivement « l’avoir vu le sexe exhibé puis remontant sa braguette » ou encore « adopter une gestuelle caractéristique de celle d’un homme face à un urinoir », selon l’enquête administrative que Politis s’est procurée. Pour autant, aucun affirme avoir vu le jet d’urine. Le troisième garçon menotté et placé dos aux deux autres, Damien (*), 16 ans, est formel : il a bien entendu « un bruit de pisse ».

Grand frère policier

Mais l’affaire ne s’arrête pas là. Une fois les jeunes embarqués au commissariat de Saint-Ouen, Cédric G. frappe à plusieurs reprises Pierre alors qu’il est menotté au banc, prétextant une provocation verbale. Son chef de groupe, Yohann C., 44 ans, témoin de la scène, finit par intervenir pour éloigner Cédric G. du garçon.

Dès le lendemain, Pierre – récupéré par l’éducateur du foyer où il était placé – dépose plainte. « Je suis choqué », témoigne l’éducateur aux policiers, affirmant avoir demandé à Pierre de faire laver ses vêtements tant il sentait l’urine.

En parallèle, le grand frère de Moussa, policier affecté à une BAC locale, se rend au commissariat de Saint-Ouen pour obtenir des explications sur le traitement réservé à ce dernier pendant la nuit. « Mon petit frère pleurait » et disait « qu’il s’était fait matraquer et qu’un policier lui avait uriné dessus », témoigne-t-il aux enquêteurs, précisant que le jeune Moussa « n’est pas connu des services de police et qu’il n’a jamais eu de problème avec les services de police ».

Yohann C. le reçoit et nie toute violence. « Concernant l’urine, il s’est justifié en disant que lors de l’interpellation, mon frère avait été mis assis par terre et qu’il s’agissait d’un endroit où il y avait souvent de l’urine au sol. Je lui ai dit qu’une plainte serait déposée et que l’on verrait bien les suites de l’affaire. »

Le policier informe alors son commissaire qui fait transiter l’information jusqu’à la mairie de Saint-Ouen. D’après le grand frère policier, le maire, Malik Bouamrane (PS) le contacte : « J’ai reçu un appel du maire de Saint-Ouen s’excusant et me disant qu’il allait déposer plainte contre le policier municipal qui avait uriné sur mon petit frère, ainsi que son chef de groupe. Il a précisé que les deux policiers avaient été suspendus, qu’une enquête administrative était en cours et qu’il déposerait plainte à la suite de l’enquête », témoigne-t-il devant les enquêteurs.

Contacté Malik Bouamrane n’a pour le moment pas répondu à notre demande d’entretien.

Une vidéo accablante

Cette enquête administrative déclenchée le 20 mars et rondement menée, permet d’exhumer une vidéo tournée au sein du commissariat de Saint-Ouen par l’un des collègues de Cédric G. « Je filme la scène car je ne suis pas d’accord avec ça », témoigne celui-ci. Sur cette vidéo éloquente, on voit clairement le policier municipal frapper violemment à plusieurs reprises le jeune mineur menotté au banc.

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Des violences commises devant plusieurs collègues qui ne pipent mot. D’après les témoignages, des agents de la Police nationale auraient aussi vu la scène sans qu’aucun n’intervienne. C’est finalement Yohann C. qui s’approche de Cédric G. pour le calmer. Plus tard il lui dira : « Tu es allé trop loin l’ancien ». Malgré cela, il couvre les faits.

Je suis gêné de tout ça. Je ne remonte pas l’information, c’est vrai.

Avant d’avoir connaissance de l’existence de cette vidéo, Cédric G. a nié les violences. Dès lors qu’il est informé, il explique sans sourciller : « Le gamin a pris deux baffes, je n’appelle pas cela tabasser. » Mais les autres policiers sont gênés aux entournures. « Je me trouve avec un collègue que je connais depuis 20 ans, que voulez-vous que je fasse ? Je suis gêné de tout ça. Je ne remonte pas l’information, c’est vrai », reconnaît Yohann C., le plus gradé.

Du côté des plus jeunes policiers, la peur prend le dessus : « Si je commence à partir en guerre contre des gens comme ça, ils ont une emprise sur l’équipe et se font bien voir auprès de la Police nationale. Si je vais voir la hiérarchie pour en parler, je vais être la balance de service au sein de la police », s’est défendu l’un d’eux. « Cela fait un mois et demi que je suis là, un gradé était informé, alors je n’ai pas réagi. J’ai eu peur que cela porte préjudice à ma nomination », explique un autre. Résultat : l’information ne remonte pas en interne.

« Problèmes de prostate »

Concernant l’urine, Cédric G. commence d’abord par nier avoir ouvert sa braguette et sorti son sexe, contredisant plusieurs collègues. « Je dis « J’ai envie de pisser, je vais me pisser dessus, putain ». J’ai des problèmes de prostate. Je ne bouge pas de ma position et je me retiens. Je ne sors pas mon sexe et je n’urine pas. C’est ma version et ma vision des choses. Les agents peuvent raconter ce qu’ils veulent », dit-il devant l’agent de la mairie en charge de l’enquête interne.

Mais en septembre 2021, devant le policier du commissariat de Saint-Denis en charge de l’enquête pénale pour violences volontaires aggravées, Cédric G. reconnaît avoir sorti son sexe à cause d’une envie pressante d’uriner impossible à retenir du fait d’un problème de prostate découvert, dixit, l’année précédente.

Mais il réfute avoir uriné. « Ils n’ont pas été aspergés d’urine. Quand ils ont vu mon sexe, ils se sont protégés et retournés », dit-il. Cédric G. fournira des examens médicaux concernant ses problèmes de prostate… mais aucun ne date d’avant les faits.

Le grand frère policier avait récupéré les vêtements de son cadet à des fins d’analyse. Aucune trace d’urine n’a cependant été retrouvée. Pour la mairie, « ces faits sont constitutifs d’une infraction pénale : traitement dégradant sur mineurs et mineur de 15 ans, attentat à la pudeur, exhibition, sur la voie publique de surcroît, intention manifeste de les humilier ».

Certains policiers agissent comme des voyous.

Elle révoque Cédric G. et Yohann C. et saisit le procureur. Mais seul Cédric sera poursuivi pour violences aggravées et exhibition. Son jugement aura lieu le 15 décembre. Aucun faux en écriture publique n’est retenu par le parquet de Bobigny malgré l’absence des faits dans les rapports d’interpellation des policiers. L’urine n’est pas retenue non plus. Contacté, l’avocat du policier n’a pour le moment pas répondu à notre demande.

Pour Maître Tricaud, avocat de Moussa et de la mairie de Saint-Ouen, Cédric G. « ne va pas pouvoir nous dire que cette affaire d’urine était un accident : ça frise le ridicule. D’autant qu’après, il met des pains dans la figure d’un des plaignants : il y a quand même une continuité d’action ! »

Interrogée, Maître Kathleen Taïeb, avocate de Pierre, déplore l’attitude de certains des policiers qui « agissent comme des voyous et qui n’hésitent pas à faire pression pour dissimuler leurs actes ». Celle-ci a notamment sollicité la diffusion de la vidéo à l’audience du 15 décembre. Pierre ne veut pas venir.

Pour sa maman, qui sera là, « l’enquête pénale a été bâclée, on n’évoque pas les propos racistes, il n’y a que Cédric G. qui est mis en cause alors qu’on voit bien que d’autres policiers ont eu un rôle, certains ont même regardé mon fils se faire frapper sans rien dire. S’il n’y avait pas eu de vidéo, personne ne l’aurait cru. On ne prend pas la mesure de l’impact de cette violence sur les jeunes », souffle-t-elle.

Et d’ajouter : « Les violences policières, les propos racistes contre ses copains tout ça, Pierre y est malheureusement habitué, et encore : « Moi je suis blanc, c’est moins dur ! » m-a-t-il dit. Ce qui l’a vraiment choqué c’est de se faire uriner dessus. C’est l’humiliation. » D’après sa mère, l’adolescent n’attend pas grand chose de la justice.

Connu des services de police pour détention illégale d’arme de catégorie B, Cédric G. a écumé les polices municipales de la région parisienne. D’Épinay-sur-Seine, à Romainville, Courbevoie, Kremlin-Bicêtre ou encore Villejuif. Son ami Yohann, connu pour harcèlement sur son ex-compagne, fut régulièrement son collègue.

Au sein de la police municipale, la rumeur court d’ailleurs de « violences à Villejuif » supposément commises par les deux individus. « D’ailleurs tous les collègues m’ont dit de ne pas les suivre, appuie un policier municipal, ancien gendarme. En fait, là où ils passent, ils ont mauvaise réputation. »

Malgré tous ces faits, Cédric G. a été embauché à la police municipale du Blanc-Mesnil. Yohann C. est en poste à celle d’Argenteuil.


(*) Les prénoms ont été modifiés.

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